• "Une amende forfaitaire en cas d’usage de stupéfiant"

Le parc des Nébrodes visé par la mafia utilisant des chats comme torches vivantes

Ces dernières semaines, des actes particulièrement cruels envers les chats en Italie ont eu un petit écho. Au nord de la Sicile, dans le parc régional de la région montagneuse des Nébrodes, de nombreux feux de forêt ont été déclenchés par des tissus enflammés accrochés à des chats, au niveau de leur queue.

Les chats, eux-mêmes arrosés d’essence  également, deviennent alors des torches vivantes. Apeurés ils courent à travers la forêt, provoquant des incendies avant d’agoniser.

Cette méthode est la norme de la part de la mafia, car elle permet de rendre très difficile  le fait de retrouver les départs de feu et donc la trace des criminels.

Difficile par conséquent de savoir dans quelle mesure elle a été généralisée pour les 800 feux qui se sont déclenchés pratiquement simultanément, en 48 heures, au sein du parc régional, détruisant 6 000 hectares sur 86 000…

Néanmoins, on a compris l’arrière-plan barbare, dans tous les cas. L’impunité criminelle s’exprime ici en toute limpidité.

Le but de la mafia est bien sûr de profiter de ces incendies, soit de manière traditionnelle dans des opérations immobilières sur les terrains « libérés », soit plus récemment en s’appuyant sur des entreprises de reforestation phagocytées et profitant de subventions.

C’est aussi un moyen de faire pression sur l’Etat pour maintenir les emplois des 23 000 personnes qui en Sicile travaillent dans le secteur forestier, largement infiltré par la mafia. Rien que le mois dernier 180 personnes ont été licenciées en raison de leurs liens avec des entreprises criminelles…

Bien entendu, ce sont de grandes sommes qui sont en jeu, car il y a des subventions de centaines de millions d’euros de l’Union Européenne…

Quant au directeur du parc régional de la région montagneuse des Nébrode, Giuseppe Antoci, il doit à ses gardes du corps d’avoir échappé aux coups de feu qui le visaient en mai dernier.

C’était une attaque de la Cosa Nostra, en plein milieu du parc, les cocktails molotov étant prêts pour l’incendie alors qu’un 4×4 attendait les assaillants pour les faire disparaître rapidement…

Voici une présentation du parc, venant du site officiel, pour bien montrer la valeur naturelle de celui-ci. L’explication est ici très « universitaire », mais elle donne un bon aperçu de ce qui est menacé.

Les Arabes décrivirent les Nebrodi comme « une île dans l’île », et la raison de telle définition apparaîtra très claire au visiteur qui s’apprête pour la première fois à découvrir ce territoire surprenant : les riches forêts suggestives, les vastes pâturages de haute montagne, les lacs silencieux et les torrents contrastent avec l’image commune d’une Sicile aride et brûlée par le soleil.

Dès que l’on laisse la côte et que l’on commence à monter, il est possible de reconnaître immédiatement des étages de végétation précis, qui dépendent non seulement de l’altitude mais aussi de facteurs physiques particuliers qui, avec la température et les précipitations pluvieuses et neigeuses abondantes, créent des situations écologiques favorables.

L’étage méditerranéen (du niveau de la mer jusqu’à 600-800 mètres) est caractérisé par le typique maquis méditerranéen sempervirent, dominé par l’Euphorbe, le Myrte, le Lentisque et le Genêt, et où l’on reconnaît des éléments arborescents aux feuilles étroites tels que l’Arbousier, le Chêne-liège et le Chêne vert.

La suberaie (des formations intéressantes se situent surtout dans la zone de Caronia) est présente à l’état pur lorsque le climat et le sol sont favorables ; dans la plupart des cas, cependant, elle est associée à d’autres espèces tels que le Chêne vert et le Chêne pubescent, avec un riche sous-bois.

Au dessus des 800 mètres, et jusqu’aux 1 200-1 400 mètres, se trouve l’étage supraméditerranéen, caractérisé par la présence des chênes de caducifoliés. Les différentes espèces présentes, telles que le Chêne pubescent, le Chêne rouvre et le Quercus gussonei, forment des peuplements plus ou moins importants en fonction des substrats géologiques et de l’exposition des versants. Le Chêne chevelu est aussi très commun, et il devient dominant dans les zones les plus fraîches, surtout dans celles exposées au nord.

Au dessus des 1 200-1 400 mètres d’altitude, l’étage montagnard méditerranéen se caractérise par la présence des hêtraies, des formations boisées splendides qui couvrent l’entière crête des Nebrodi, pour un total de 10 000 hectares, et qui forment des milieux de grande valeur naturelle et paysagère.

Dans les parties les plus élevées le Hêtre vit presque à l’état pur : on y trouve seulement de rares exemplaires de Érable blanc, Érable champêtre et Frêne. Parmi les espèces du sous-bois, outre qu’au Houx, au Petit houx, à l’Aubépine et à la Daphne, l’on trouve le If, une espèce relicte très vivace qui survit dans des conditions microclimatiques très localisées. (…)

Grâce à sa haute variété environnementale, le Parco dei Nebrodi accueille des communautés faunistiques riches et complexes : nombreux petits mammifères, reptiles, amphibiens, nombreuses espèces d’oiseaux nicheux et migrateurs, un nombre élevé d’invertébrés.

Parmi les premiers il faut mentionner le Porc-épic (Hystrix cristata), le Chat sauvage (Felis sylvestris) et la Martre (Martes martes), qui sont des espèces très rares ; parmi les reptiles, la Tortue d’Hermann (Testudo hermanni), et surtout la Cistude d’Europe (Emys orbicularis) ; parmi les amphibiens, enfin, le Discoglosse peint (Discoglossus pictus) et la Grenouille verte (Rana esculenta). 150 espèces d’oiseaux ont été classées sur les Nebrodi, dont quelques endémismes de grand intérêt tels que la Mésange Nonnette de Sicile (Parus palustris siculus) et la Mésange à longue queue de Sicile (Aegithalos caudatus siculus).

Les zones aux limites des bois accueillent nombreux rapaces, tels que la Buse variable (Buteo buteo), le Faucon crécerelle (Falco tinnunculus), le Lanier (Falco biarmicus), le Milan royal (Milvus milvus) et le Faucon pèlerin (Falco peregrinus), tandis que les zones rocheuses escarpées et fissurées des Rocche del Crasto sont dominées par l’Aigle royal (Aquila chrysaetos). Le Grèbe castagneux (Podiceps ruficollis), la Foulque macroule (Fulica atra), la Bergeronnette des ruissaux (Motacilla cinerea), le Cincle plongeur (Cinclus cinclus) et le Martin-pêcheur (Alcedo atthis) préfèrent les zones humides, tandis que sur les pâturages l’on peut observer la désormais rare Bartavelle de Sicile (Alectoris graeca whitakeri), l’incomparable huppe de la Huppe fasciée (Upupa epops) et le vol puissant du Grand corbeau (Corvus corax).

Parmi les oiseaux de passage il vaut la peine de mentionner l’Echasse blanche (Himantopus himantopus) et le Héron cendré (Ardea cinerea). Les invertébrés, enfin, sont très nombreux.

Des études scientifiques récentes ont donné des résultats surprenants : sur un total de 600 espèces recensées, concernant une petite partie de la faune existante, 100 espèces sont nouvelles pour Sicile, 25 pour l’Italie et 22 pour la science. Parmi les formes les plus importantes du point de vue paysager, il faut mentionner les papillons (plus de 70 espèces) et les Carabidés (plus de 120 espèces).

Omar Khayyam dans l’ombre bleue du jardin

Les Rubaïyat d’Omar Khayyam (1048-1131) sont des poèmes très connus, en Iran bien sûr mais également en Europe au 19ème siècle avec le courant important qu’a été l’orientalisme (les illustrations plus bas sont de cette époque).

Dans ses rubaïyat, c’est-à-dire ses quatrains, Omar Khayyam célèbre les jardins, la vie et les femmes, jamais vulgairement, le tout formant en effet une allégorie pour mettre en avant une vie harmonieuse, heureuse, qu’il considère cependant comme éphémère et fragile, son époque étant effectivement difficile, surtout quand on a compris la vanité de la religion…

On a ici une exigence très parlante, et évidemment, on ne saurait comprendre les approches de Baudelaire (avec ses « paradis artificiels ») et de Rimbaud (ses « illuminations » et la lettre dite du « voyant ») sans voir l’influence d’Omar Khayyam. Et il saute aux yeux que l’incapacité de Rimbaud à continuer la poésie, ou de Baudelaire à ne pas sombrer dans le glauque, vient de l’incapacité à se relier à la vie dans ce qu’elle a de perpétuellement nouveau.

Voici quelques quatrains, tirés de la Rubaïyat.

I
Tout le monde sait que je n’ai jamais murmuré la moindre prière. Tout le monde sait aussi que je n’ai jamais essayé de dissimuler mes défauts. J’ignore s’il existe une Justice et une Miséricorde… Cependant, j’ai confiance, car j’ai toujours été sincère.
II
Que vaut-il mieux ? S’asseoir dans une taverne, puis faire son examen de conscience, ou se prosterner dans une mosquée, l’âme close ? Je ne me préoccupe pas de savoir si nous avons un Maître et ce qu’il fera de moi, le cas échéant.
III
Considère avec indulgence les hommes qui s’enivrent. Dis-toi que tu as d’autres défauts. Si tu veux connaître la paix, la sérénité, penche-toi sur les déshérités de la vie, sur les humbles qui gémissent dans l’infortune, et tu te trouveras heureux.
IV
Fais en sorte que ton prochain n’ait pas à souffrir de ta sagesse. Domine-toi toujours. Ne t’abandonne jamais à la colère. Si tu veux t’acheminer vers la paix définitive, souris au Destin qui te frappe, et ne frappe personne.
V
Puisque tu ignores ce que te réserve demain, efforce-toi d’être heureux aujourd’hui. Prends une urne de vin, va t’asseoir au clair de lune, et bois, en te disant que la lune te cherchera peut-être vainement, demain.
VI
Le Koran, ce Livre suprême, les hommes le lisent quelquefois, mais, qui s’en délecte chaque jour ? Sur le bord de toutes les coupes pleines de vin est ciselée une secrète maxime de sagesse que nous sommes bien obligés de savourer.
XVII
La brise du printemps rafraîchit le visage des roses. Dans l’ombre bleue du jardin, elle caresse aussi le visage de ma bien aimée. Malgré le bonheur que nous avons eu, j’oublie notre passé. La douceur d’Aujourd’hui est si impérieuse !
XVIII
Longtemps encore, chercherai-je à combler de pierres l’Océan ? Je n’ai que mépris pour les libertins et les dévots. Khayyâm, qui peut affirmer que tu iras au Ciel ou dans l’Enfer ? D’abord, qu’entendons-nous par ces mots ? Connais-tu un voyageur qui ait visité ces contrées singulières ?
XLIII
Bois du vin ! Tu recevras de la vie éternelle. Le vin est le seul philtre qui puisse te rendre ta jeunesse. Divine saison des roses, du vin et des amis sincères ! Jouis de cet instant fugitif qu’est la vie.
LII
Si tu as greffé sur ton cœur la rose de l’Amour, ta vie n’a pas été inutile, ou bien si tu as cherché à entendre la voix d’Allah, ou bien encore si tu as brandi ta coupe en souriant au plaisir.
LXXV
Du vin ! Mon cœur malade veut ce remède ! Du vin, au parfum musqué ! Du vin, couleur de rose ! Du vin pour éteindre l’incendie de ma tristesse ! Du vin, et ton luth aux cordes de soie, ma bien aimée !
LXXXII
On me dit: « Ne bois plus, Khayyâm ! » Je réponds: « Quand j’ai bu, j’entends ce que disent les roses, les tulipes et les jasmins. J’entends, même, ce que ne peut me dire ma bien-aimée. »
LXXXIV
L’aurore a comblé de roses la coupe du ciel. Dans l’air de cristal s’égoutte le chant du dernier rossignol. L’odeur du vin est plus légère. Dire qu’en ce moment des insensés rêvent de gloire, d’honneurs ! Que ta chevelure est soyeuse, ma bien-aimée !



Il existe au Japon toute une gamme de jardins…

« Il existe au Japon toute une gamme de jardins : beaucoup sont centrés sur un étang constellé d’îlots ; certains d’entre eux reproduisent sur terre le paradis bouddhique ; d’autres célèbrent le mariage heureux de la pierre et de l’eau, l’union élémentaire du statique et du dynamique. Il y a aussi des espaces dépourvus d’eau et, parfois, de végétaux.

Il y a encore des jardinets secrets menant au pavillon où a lieu la cérémonie du thé, et de grands parcs conçus pour la promenade et ouverts sur l’horizon. L’un d’eux, le Shugaku.in, s’étend sur plus de cinquante hectares, tandis que le Daïsen.in tient sur quelques dizaines de mètres carrés.

L’émergence d’un style n’entraîna jamais le reniement des styles antérieurs ; tous se perpétuèrent au-delà des temps qui les avaient vu naître. Les jardins Zen sont un produit de l’époque Muromachi (1333-1572), mais, tel le Saifiôji, ils se sont formés au sein même de jardins s ‘inscrivant dans la tradition de l’époque de Heïan (794-1185).

À l’époque Momoyama (1573-1602), apparaissent les jardins de thé. Les jardins Zen ne dépérissent pas pour autant ; ils se mettent au goût du jour, accueillant les lanternes de pierre et les dalles de passage que les maîtres de thé avaient adoptées. L’histoire du jardin japonais est nourrie par la coexistence et la compenetration de l’ancien et du nouveau.

La diversité des styles ne doit pas masquer la cohérence des lois de l’art jardinier. Prenons un exemple : à l’époque Muromachi, le shogun Ashikaga Yoshimitsu (1358- 1408) fit construire le Pavillon d’Or sur les ruines d’un monastère bouddhique datant du XIIIe siècle. Le pavillon est situé au bord d’une pièce d’eau qui figure l’étang du paradis d’Amida ; ce type de jardin remonte au moins au XIe siècle.

Par ailleurs, le jardin du Pavillon d’Or couvre plus de neuf hectares et s’orne d’une végétation abondante. À la même époque, le jardin du Ryôanji n’est pas plus grand qu’un court de tennis et n’est fait que de quelques pierres disséminées sur du sable. Les deux jardins offrent chacun un aspect fort éloigné de l’autre ; ils sont pourtant régis par les mêmes principes de composition et leur thème est analogue : ils représentent tous deux des montagnes émergeant de l’océan.

Dans le premier cas, la représentation est relativement réaliste puisque des îlots rocheux émaillent un plan d’eau ; dans le second, l’étroitesse de l’espace et la rareté des matériaux donnent au jardin une dimension abstraite.

L’une des règles présidant au dessin des jardins dérive de l’art d’écrire chinois, lequel est considéré comme une branche de la peinture.

Il y a trois styles de calligraphie : la forme régulière (écriture moulée), la cursive – plus rapide – et l’écriture « herbacée », ainsi nommée parce que le caractère, tracé très vite, possède la souplesse de l’herbe ; c’est un graphisme hautement stylisé.

Ainsi, le même idéogramme peut revêtir des formes différentes. Cette règle de l’art calligraphique a été étendue à l’art jardinier.

Un jardin est dit « régulier » (shin) quand il comprend de nombreux éléments réalistes (arbres, eaux vives ou dormantes, mouvements de terrain) ; il est de style cursif (gyô) si l’accent y est mis sur des motifs symboliques (une pierre dressée suggérant une cascade) ; il est stylisé (sô) lorsque ses composants sont strictement réduits au minimum et que l’ensemble tend à l’abstrait.

Un principe unique peut engendrer des expressions stylistiques qui sont diverses dans leur forme tout en étant semblables dans leur essence. Ces variations formelles se retrouvent dans les détails, comme les pierres marquant les chemins parmi la mousse ou le gazon. Ce peuvent être des dalles dessinant un pavement régulier, ou des pierres brutes semées dans un désordre apparent ; un moyen terme entre les deux formules donne le style cursif.

Les pierres, qui jouent un rôle de premier plan dans l’agencement du jardin, diffèrent toutes, tant par leur forme que par leur taille. Il convient donc de réaliser un équilibre fondé sur l’asymétrie. Le principe gouvernant les arrangements de pierres consiste à disposer des pierres satellites non loin d’une ou de plusieurs pierres centrales, puis d’introduire un troisième groupe de pierres dites « invitées ».

Dans la plupart des cas, l’ensemble dessine un triangle scalène. Cette structure triangulaire est à rapprocher du rythme ternaire auquel obéit la composition des arrangements floraux (ikebana). La règle est assez souple pour tolérer des variantes : les pierres sont généralement réparties en trois groupes d’importance inégale, mais on peut en supprimer un, dont l’absence même intervient dans l’harmonie de la composition. Au Ryôanji, le groupe principal et le groupe secondaire sont contrebalancés par trois autres groupes qui forment un arrangement autonome tout en faisant office de groupe tertiaire.

Rien n’est laissé au hasard dans un jardin japonais ; il n’est jusqu’aux matériaux délimitant l’espace qui ne soient choisis en fonction de leurs rapports avec l’ensemble. Si le terrain est de faibles dimensions, la clôture forme la toile de fond et constitue un élément du décor, d’autant plus important que le jardin est petit. Le type de clôture le plus fréquent est le mur en terre.

Au Daïsen.in, la blancheur de la murette fait ressortir les pierres sombres. Au Ryôanji, moins exigu, le mur bas et de couleur neutre s’efface devant les roches. À l’Entsûji, une haie vive ferme le terrain sans sceller l’espace, laissant le regard courir jusqu’à la montagne distante qui clôt le jardin. Il y a aussi des barrières en bambous dont les fûts croisés en oblique tressent un réseau de losanges ajourés. La célèbre haie de Katsura, unique en son genre, est une verte muraille vivante de feuillages de bambous très drus. »

(François Berthier, Les jardins japonais : principes d’aménagement et évolution historique)

« Là, j’ai un salon, espèce de foyer solaire »

Vous êtes surpris que je me plaise tant à ma terre du Laurentin, ou, si vous voulez, de Laurente. Vous reviendrez sans peine de votre étonnement, quand vous connaîtrez cette charmante habitation, les avantages de sa situation, l’étendue de nos rivages (…).

De l’autre côté est une autre tour ; on y trouve une chambre percée au levant et au couchant : derrière est un garde-meuble fort spacieux ; et puis un grenier. Au dessous de ce grenier est une salle à manger, où l’on n’a plus de la mer que le bruit de ses vagues ; encore ce bruit est-il bien faible et presque insensible : cette salle donne sur le jardin, et sur l’allée destinée à la promenade, qui règne tout autour.

Cette allée est bordée des deux côtés de buis, ou de romarin au défaut de buis : car dans les lieux où le bâtiment couvre le buis, il conserve toute sa verdure ; mais au grand air et en plein vent, l’eau de la mer le dessèche, quoiqu’elle n’y rejaillisse que de fort loin.

Entre l’allée et le jardin est une espèce de palissade d’une vigne fort touffue, et dont le bois est si tendre, qu’il ploierait mollement, même sous un pied nu. Le jardin est couvert de figuiers et de mûriers, pour lesquels le terrain est aussi favorable, qu’il est contraire à tous les autres arbres.

D’une salle à manger voisine, on jouit de cet aspect, qui n’est guère moins agréable que celui de la mer, dont elle est plus éloignée. Derrière cette salle, il y a deux appartemens dont les fenêtres regardent l’entrée de la maison, et un autre jardin moins élégant, mais mieux fourni.

De là, vous trouvez une galerie voûtée, qu’à sa grandeur on pourrait prendre pour un monument public : elle est percée de fenêtres des deux côtés ; mais du côté de la mer, le nombre des croisées est double ; une seule croisée sur le jardin répond à deux sur la mer : quand le temps est calme et serein, on les ouvre toutes ; si le vent donne d’un côté, on ouvre les fenêtres de l’autre. Devant cette galerie est un parterre parfumé de violettes.

Les rayons du soleil frappent sur la galerie, qui en augmente la chaleur par la réverbération ; et en recueillant les rayons du soleil, elle préserve encore de l’Aquilon : ainsi, d’une part, elle retient la chaleur, de l’autre, elle garantit du froid.

Enfin, cette galerie vous défend aussi du sud ; de sorte que, de différens côtés, elle offre un abri contre les vents opposés. L’agrément que l’on trouve l’hiver en cet endroit, augmente en été. Avant midi, l’ombre de la galerie s’étend sur le parterre ; après midi, sur la promenade et sur la partie du jardin qui en est voisine : selon que les jours deviennent plus longs ou plus courts, l’ombre, soit de l’un soit de l’autre côté, ou décroît ou s’allonge.

La galerie elle-même n’a jamais moins de soleil, que quand il est le plus ardent, c’est-à-dire quand il donne à plomb sur la voûte. Elle jouit encore de cet avantage, que, par ses fenêtres ouvertes, elle reçoit et transmet la douce haleine des zéphyrs, et que l’air qui se renouvelle, n’y devient jamais épais et malfaisant.

Au bout du parterre et de la galerie est, dans le jardin, un appartement détaché, que j’appelle mes délices : je dis mes vraies délices ; je l’ai construit moi-même.

Là, j’ai un salon, espèce de foyer solaire, qui d’un côté regarde le parterre, de l’autre la mer, et de tous les deux reçoit le soleil : son entrée répond à une chambre voisine, et une de ses fenêtres donne sur la ga lerie. J’ai ménagé, au milieu du côté qui regarde la mer, un cabinet charmant qui, au moyen d’une cloison vitrée et de rideaux que l’on ouvre ou que l’on ferme, peut à volonté se réunir à la chambre, ou en être séparé.

Il y a place pour un lit et deux chaises : à ses pieds, on voit la mer ; derrière soi, on a des maisons de campagne, et devant, des forêts : trois fenêtres vous présentent ces trois aspects différens, et en même temps les réunissent et les confondent. De là, on entre dans une chambre à coucher, où la voix des valets, le bruit de la mer, le fracas des orages, les éclairs, et le jour même ne peuvent pénétrer, à moins que l’on n’ouvre les fenêtres.

La raison de cette tranquillité si profonde, c’est qu’entre le mur de la chambre et celui du jardin, il y a un espace vide qui rompt le bruit. À cette chambre tient une petite étuve, dont la fenêtre fort étroite retient ou dissipe la chaleur, selon le besoin.

Plus loin, on trouve une antichambre et une chambre, où le soleil entre au moment qu’il se lève, et où il donne encore après midi, mais de côté. Quand je suis retiré dans cet appartement, je crois être bien loin, même de mon asile champêtre, et je m’y plais singulièrement, surtout au temps des Saturnales : j’y jouis du silence et du calme, pendant que tout le reste de la maison retentit de cris de joie, autorisés par la licence qui règne en ces jours de fêtes.

Ainsi mes études ne troublent point les plaisirs de mes gens, ni leurs plaisirs, mes études.

(Lettre à Gallus de Pline le jeune, au premier siècle)

Le roi-grenouille

Le roi grenouille est un conte qu’on retrouve dans les histoires des frères Grimm… ainsi que dans de nombreux jardins et parcs dans certains pays.

Seulement, en fait, dans ce conte populaire qui a même une trentaine de versions, dans la plus connue la princesse n’embrasse pas la grenouille qui se transforme en prince… C’est plus brutal que cela.

Voici un petit résumé que l’on peut trouver sur wikipédia.

« La fille d’un roi aime par dessus tout jouer avec une balle d’or au bord d’une fontaine. Un jour, à son grand désarroi, la balle tombe au fond de l’eau.

Apparaît alors une grenouille qui lui propose de l’aider à condition que la princesse, ensuite, la laisse partager sa vie.

La jeune fille accepte, pensant que l’animal ne se risquera pas à quitter la fontaine, et la grenouille plonge et lui rapporte la balle. Une fois qu’elle a récupéré son jouet, la princesse tourne les talons, sans plus se soucier de la grenouille.

La grenouille, cependant, la suit jusqu’au château. La princesse refuse de la laisser entrer et raconte toute l’histoire à son père le roi, lequel la sermonne et lui ordonne de tenir sa promesse.

De mauvaise grâce, elle accepte d’abord que la grenouille monte sur sa chaise, puis sur la table, où la grenouille mange dans la même assiette que la jeune fille, mais, plus tard, au moment où la grenouille veut la rejoindre dans son lit, la princesse, dégoûtée, se saisit de l’animal et le lance violemment contre le mur.

Alors, la grenouille se transforme en beau prince. »

Dans l’Est de l’Europe, cette histoire de prince grenouille est vraiment très populaire. Voici par exemple une grenouille qu’on retrouve dans le métro berlinois, à la station Prinzenstraße…

En voici un autre, en fontaine, à la sortie de la station Simmering du métro viennois…

Le prince-grenouille suivant est l’affiche polonaise d’un film produit en Allemagne de l’Est, et plutôt sympathique !

Voici une belle illustration par l’artiste anglais Arthur Rackham.

Une autre illustration, de l’artiste anglais Walter Crane.

Encore une illustration, très jolie, de l’artiste anglais Warwick Goble.

On trouve parfois des formes plus classiques pour les fontaines, comme ici dans la ville allemande de Rendsbourg, ou encore Steinau. L’esprit est très médiéval, forcément.

Une autre statue, à Berlin.

Enfin, souvent, c’est plus… spécial, comme ici dans la ville allemande de Schwerin.

On l’aura compris, le roi-grenouille est incontournable, apprécié, et donc on ne sera guère étonné de le retrouver un peu partout en allant à l’Est! C’est une manière intéressante, et en tout cas historique, d’assumer la présence des animaux dans la vie quotidienne humaine!

« On y trouve les fèves, la marjolaine, la violette, la sauge… »

Être coupé du reste de la Nature est insupportable à tout être vivant. Aussi est-il intéressant de voir comment la question du jardin a pu être comprise au 19e siècle, comme ici par Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle.

Viollet-le-Duc avait en effet une vision romantique, idéalisant le passé; restaurateur, il est à l’origine du courant qualifié de vandalisme restaurateur, car restaurant des choses qui n’ont pu en fait jamais exister, juste afin de se conformer à l’idée qu’on pouvait en avoir.

La manière qu’il a de présenter ici le « jardin » en tant que concept dans la France du 11e au 16e siècle montre ce qu’il voit d’intéressant: la dimension pittoresque, l’aspect fondamentalement utile. C’est une vision extrêmement restreinte, particulièrement parlante.

JARDIN

s. m. Cortil, courtil, gardin. Dans les bourgs et les villes même (principalement celles des provinces du Nord), beaucoup de maisons possédaient des jardins. Il est fait mention de jardins dans un grand nombre de pièces des XIIe et XIIIe siècles; et souvent, derrière ces maisons, dont les façades donnaient sur des rues étroites et boueuses, s’ouvraient de petits jardins.

L’amour pour les jardins et les fleurs a toujours été très-vif parmi les populations du nord de la France, et les fabliaux, les romans, sont remplis de descriptions de ces promenades privées.

Pour les châteaux, le jardin était une annexe obligée; il se composait toujours d’un préau gazonné, avec fontaine lorsque cela était possible, de berceaux de vignes, de parterres de fleurs, principalement de roses, fort prisées pendant le moyen âge, d’un verger et d’un potager. Si l’on pouvait avoir quelque pièce d’eau, on y mettait des cygnes et du poisson (1).

Des paons animaient les pelouses, et les volières étaient une des occupations favorites des dames. Les intendants de Charlemagne devaient nourrir des paons sur ses domaines (2); la liste des plantes dont on devait orner les jardins est même donnée tout au long (3).

On y trouve les lis, les roses, quantité de plantes potagères; le pommier, le prunier, le châtaignier, le sorbier, le néflier, le poirier, le pêcher, le coudrier, l’amandier, le mûrier, le laurier, le pin, le figuier, le noyer et le cerisier.

Dans le Ménagier de Paris (4), il est fait mention de toutes les plantes potagères et d’agrément que l’on doit cultiver dans les jardins.

On y trouve les fèves, la marjolaine, la violette, la sauge, la lavande, la menthe, le panais, l’oseille, les poireaux, la vigne, le chou blanc pommé, les épinards, le framboisier, la joubarbe, la giroflée, le persil, le fenouil, le basilic, la laitue, la courge, la bourrache, la follette, les choux-fleurs, les brocoli, l’hysope, la pivoine, la serpentine, le lis, le rosier, le groseillier, les pois, le cerisier, le prunier, etc.

L’auteur ne se contente pas de donner une simple nomenclature, il indique la manière de planter, de semer, de soigner, de fumer, de greffer ces plantes; les méthodes employées pour détruire les fourmis, les chenilles, pour conserver les fruits, les légumes et même les fleurs en hiver.

Dans la campagne, les jardins étaient entourés de haies ou de palis, quelquefois de murs; les allées étaient déjà, au XVe siècle, bordées de huis.

Le tracé de ces jardins ressemblait beaucoup à ces plans que nous voyons reproduits dans les œuvres de Du Cerceau (5), c’est-à-dire qu’ils ne se composaient que de plates-bandes séparées par des allées et de grandes pelouses quadrangulaires (préaux) entourées d’arbres et de treilles formant ombrage.

Les abbayes possédaient de magnifiques jardins avec vergers, qui étaient souvent, pour ces établissements religieux, une source de produits considérables.

Les moines faisaient exécuter des travaux importants pour y amener de l’eau et les arroser au moyen de petits canaux de maçonnerie ou de bois.

Tel monastère était renommé pour ses pommes ou ses poires, tel autre pour ses raisins ou ses prunes; et, bien entendu, les religieux faisaient tout pour conserver une réputation qui augmentait leur richesse.

1 : De ornatu mundi, poëme de Hildebert.

2 : Capitularia, éd. de Baluze, t. I, ch. CCCXXXVII.

3 : Ch. CCCXLI et CCCXLII.

4 : Composé, vers 1393, par un bourgeois parisien. Publ. par la Société des bibliophiles français. T. II, p. 43 et suiv.

5 : Des plus excellens bastimens de France.

 

Le Roman de la rose

Le « Roman de la rose » est le plus important ouvrage en langue française du Moyen-Âge ; son influence est énorme sur la culture française mais aussi en Europe, et notamment en Angleterre.

Ce pavé de 22 000 vers octosyllabiques, reproduit manuellement à des centaines d’exemplaires (il date du 13ème siècle), est une expression majeure de l’assimilation de la rose à la femme, avec en arrière-plan la figure du « jardin secret », que le héros tente d’atteindre et qui est symbole de l’érotisme, de la Vierge Marie, de la religion et du paradis.

L’ouvrage a été composé en deux parties, avec au départ un peu plus de 4000 vers écrit par Guillaume de Lorris en 1237 et expliquant ce principe de la Rose, de la quête de la femme, de l’esprit sentimental et au service de l’amour.

Le héros de l’histoire parvient en effet à un jardin secret où l’amour participe à une fête, il découvre la rose qui le fascine, et frappé par l’amour on lui enseigne les devoirs de l’amoureux. Il apprend qu’il est aidé de Bel-Accueil alors que Raison lui donne des conseils de prudence.

Mais il doit affronter Malebouche (mauvaise réputation), Peur, Honte et surtout Dangier, qui représente le pouvoir au sens du puissant qui menace les amoureux. A la fin de l’histoire, le héros parvient à embrasser la rose, mais Jalousie intervient et construit une forteresse autour de celle-ci, Bel-Accueil étant enfermé dans le donjon !

La seconde partie, bien plus longue (18000 vers), a été écrite par Jean de Meung une quarantaine d’années après la première partie, et est plus prétexte à des réflexions, des spéculations théologiques.

Il est intéressant de voir que le Roman de la rose soit à la fois si connu et si peu connu, alors que c’est l’oeuvre majeure du Moyen-Âge de ce qui deviendra la France. Il y a en effet beaucoup de réflexions à tirer de cette œuvre, qui pose le rapport à la nature, à l’amour sous sa forme « naturelle. » Avec le Roman de la rose, on est très loin de la démarche cartésienne, rationnelle, qui prédominera par la suite !

Voici un extrait.

XXIX

Comment Vénus l’ardente dame, 3605
Plus que nul aida de sa flamme
L’Amant, tant qu’il alla baiser
La Rose et ses maux apaiser.

Bel-Accueil, quand il sentit prendre
En lui le feu, sans plus attendre,
D’un baiser m’octroya le don.
Tant fit Vénus et son brandon
Qu’il n’osa faire résistance.
Lors vers la Rose je m’élance
Cueillir le savoureux baiser.
Quel bonheur, vous devez penser!
Soudain un doux parfum m’inonde
Dissipant ma douleur profonde,
Et adoucit le mal d’aimer
Qui tant me soulait être amer.
Onques tant ne me sentis d’aise,
Moult guérit qui telle fleur baise
Si suave et qui si bon sent.
Je ne serai plus si dolent,
Il suffira qu’il m’en souvienne
Et de joie aurai l’âme pleine!
Et pourtant j’ai bien des ennuis
Soufferts et de bien tristes nuits
Depuis que j’ai baisé la Rose!
Jamais tant la mer ne repose
Que ne la trouble un peu de vent.
Amour aussi change souvent;
Il blesse et guérit en une heure,
En un point guère ne demeure.

Voici le texte dans sa version originale.

XXIX

Comment l’ardent brandon Venus 3597
Aida à l’Amant plus que nus,
Tant que la Rose ala baiser,
Por mieulx son amours apaiser.

Bel-Acueil, qui sentit l’aïer
Du brandon, sans plus delaier
M’otroia ung baisier en dons,
Tant fist Venus et ses brandons:
Onques n’i ot plus demoré.
Ung baisier dous et savoré
Ai pris de la Rose erraument;
Se j’oi joie nus nel’ dement:
Car une odor m’entra où cors,
Qui en a trait la dolor fors,
Et adoucit les maus d’amer
Qui me soloient estre amer.
Onques mès ne fu si aése,
Moult est garis qui tel flor bese,
Qui est si sade et bien olent.
Ge ne serai jà si dolent,
S’il m’en sovient, que ge ne soie
Tous plains de solas et de joie;
Et neporquant j’ai mains anuis
Soffers et maintes males nuis,
Puis que j’oi la Rose baisie:
La mer n’iert jà si apaisie,
Qu’el ne soit troble à poi de vent;
Amors si se change sovent.
Il oint une hore, et autre point,
Amors n’est gaires en ung point.

La plantation en quinconce

Le quinconce est une forme telle qu’on en voit sur la face à 5 points d’un dé : quatre points, et un au centre.

Elle a une grande importance pour les jardins ; il s’agit en effet d’une méthode pour planter les arbres, notamment dans l’antiquité et au moyen-âge. Une plantation en quinconce consiste à planter cinq arbres de telle manière que cela forme un quinconce : quatre arbres forment un carré, et au centre on en met un cinquième.

La forme était déjà connue par Pythagore, qui attribuait à une organisation de dix points une valeur « mystique. » Thomas Browne, un anglais du 17ème siècle, s’est lancé dans une grande interprétation mystique de cette forme (notamment dans « Le Jardin de Cyrus » où la forme est attribuée au perse Cyrus et se voit attribué des propriétés magiques) Cela aura par la suite une certaine influence chez les romantiques.

C’est également une forme connue des Romains, et on retrouve aussi le quinconce sur certains blasons.

La plantation en quinconce, qui de fait souligne la diagonale, est très utile pour les arbres fruitiers, car elle permet un accès similaire à la lumière.

Elle est une forme classique des jardins à la française; et la plus grande place de France lui doit son nom: il s’agit de la place des Quinconces dans le centre-ville de Bordeaux.

La plantation en quinconce a été mise en avant notamment par Antoine Joseph Dezallier d’Argenville (1680-1733) dans Théorie et pratique du jardinage, œuvre très connue à l’époque et même traduite alors en anglais en 1712 et en allemand en 1731.

Le titre exact est : La Théorie et la pratique du jardinage, où l’on traite à fond des beaux jardins appelés communément les jardins de propreté, puis à la quatrième édition ce sera : Théorie et la pratique du jardinage, où l’on traite à fond des beaux jardins appelés communément les jardins de plaisance et de propreté, avec les pratiques de géométrie nécessaires pour tracer sur le terrein toutes sortes de figures.

Voici ce qu’on y lit, dans un éloge de la régularité typiquement français.

Cependant, on retrouve le quinconce dans de nombreux motifs architecturaux, y compris dans d’autres pays, comme ainsi pour ce bâtiment en Inde. Avec le quinconce, on a un sentiment d’espace, de ligne régulière.

L’une des caractéristiques de la plantation en quinconce est cependant aussi qu’il est facile pour une personne s’y promenant de s’y perdre, en raison du manque de repères…

Jardin secret et Hortus conclusus

En français, l’expression « jardin secret » désigne une sorte d’endroit dans son esprit que l’on préserve, que l’on protège, et ce afin d’y exprimer ses sentiments que l’on considère comme étant les plus personnels.

L’expression est désormais « consacrée », mais à l’origine il s’agit vraiment d’un jardin. Le jardin d’ailleurs dans son histoire a souvent été un endroit préservé, mis à l’écart, une sortie de petit paradis, dans le prolongement des influences persanes.

Ainsi, un « giardino segreto » pour l’expression italienne historique désigne un jardin près d’une villa ou d’un château et entouré de murs.

Ces murs font que personne ne peut voir ce qui se déroule dans ce parc particulier, qui est donc d’accès totalement réservé.

On a également utilisé l’expression latine « Hortus conclusus » pour désigner ce jardin fermé, et cette expression a été employée pour l’associer, durant le Moyen-âge et la Renaissance, à la figure religieuse de la Vierge Marie.

La raison en est que l’on trouve ces lignes dans le texte religieux « Le cantique des cantiques » (4:12) :

« Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée,
une source fermée, une fontaine scellée. »

Il y a évidemment une dimension « mystique » dans cette conception de rattacher une figure du « nouveau Testament » à un passage de « l’ancien Testament », la Vierge Marie étant ici assimilé à la pureté, au Paradis, etc.

Le petit jardin paradisiaque est d’ailleurs le titre de ce tableau allemand connu et datant de vers 1410, et dont l’auteur reste pour le coup inconnu.

Deux autres tableaux allemands historiques représentent une image très similaire.

Tout d’abord « La Vierge à la roseraie » de Stefan Lochner, vers 1450.

Ensuite, le tableau au même titre, de Martin Schongauer (vers 1473)

Il s’agit en fait du thème de la Vierge Marie comme « rose sans épines », et donc on la représente avec une roseraie. On appelle aussi cette représentation « La Vierge au buisson de roses. »

En voici une autre, de Sandro Botticelli, peinte vers 1469-1470 :

Finissons enfin avec ce tableau intitulé « La Vierge du chancelier Rolin » de Jan van Eyck, où le jardin est caché en arrière-plan, comme symbole comme quoi il faut trouver un chemin « spirituel » pour y aller.

Au-delà de l’imagerie religieuse propre à une époque révolue, on peut voir que le jardin est donc à la fois très personnel pour un individu qui laisse s’envoler ou se dérouler ses pensées, ses réflexions, et en même temps le jardin est censé être naturel, donc forcément ouvert sur la nature à nos yeux aujourd’hui: voilà une question qui donne à réfléchir!

« Saint Fiacre »

Il y a plus de 10 000 « saints » catholiques, il y en a pour à peu près tout, et donc il est logique qu’il y en ait un pour les jardins.

Il s’agit de Fiáchra, un prêtre irlandais connu en France sous le nom de Fiacre, et qui est à l’origine d’un monastère près de Meaux, au 7ème siècle. L’endroit ne relève pas du hasard, il est sur la route menant à Rome pour les chrétiens venant d’Irlande, d’Écosse…

Fiacre recevait des gens de passage, et il est devenu une figure religieuse hautement populaire, le monastère devenant par la suite un lieu de pèlerinage. Sa vie réelle est peu connue, mais il y a de nombreuses fables autour de sa vie, afin évidemment de renforcer la prédominance de la religion au Moyen-Âge.

Ce qui est certain, c’est que Fiacre avait un jardin où il cultivait des légumes pour les visiteurs et des herbes pour les malades. C’était un herboriste de haut niveau : on retrouve la fonction « utilitaire » du jardin : fournir de la nourriture et préserver la vie.

La légende veut qu’il ait obtenu son jardin de manière miraculeuse : on lui avait promis le terrain qu’il pourrait délimiter par un fossé, et il lui a suffit de marcher pour que son bâton creuse un large sillon alors que les arbres qu’il touchait tombaient !

Dans une autre légende, les Écossais viennent lui demander d’être roi, mais il est alors recouvert de lèpre instantanément, lèpre disparaissant dès le départ des Écossais ! Et lorsque le roi anglais veut enlever son corps, les chevaux refusent de le tirer hors du monastère…

En tout cas donc, au 15ème siècle, le bâton de Fiacre devient une bêche, car il est partout connu comme le « patron des jardiniers. » Il y a en France 522 statues de Fiacre, dont 229 d’avant le 17ème siècle.

La naissance d’un garçon dans la famille royale – le futur Louis XIV – est attribuée à l’influence bénéfique de « Saint Fiacre » ; Louis XIII portant même une médaille de saint Fiacre, etc.

Il existe un tableau de Fiacre priant au Louvre, par Laurent de La Hyre ; à Esclainvillers dans la Somme, l’église de Saint-Fiacre a longtemps hébergé une relique : un des… bras de Fiacre !

Les différents morceaux de son corps, servant de relique, sont maintenant dans différentes églises et cathédrales en Europe… une belle preuve de superstition !

Le Moyen-Âge est passé et Fiacre n’est plus connu, sauf en des zones où la religion catholique a une main-mise culturelle importante, et où il est encore célébré (en Bretagne notamment).

Cependant, Fiacre n’est plus très connu aujourd’hui pour être le saint patron des jardins, des remèdes contre la syphilis et les hémorroïdes… Il l’est surtout pour être le patron des taxis ! Cela vient du fait que les voitures munies de chevaux de la rue Saint Martin à Paris se situait devant l’hôtel de Saint Fiacre.

Un fiacre a par la suite désigné une calèche, et voilà Saint Fiacre devenu le saint des chauffeurs de taxis sans qu’il n’y ait même pas un semblant de rapport !

Un grand n’importe quoi produit par la superstition, mais il est intéressant de connaître le personnage historique de Fiacre quand on s’intéresse à l’histoire des jardins !

Citrons et orangeries

Le citron est un fruit aujourd’hui très connu, mais il est arrivé récemment en France (comme en Europe), et il a d’ailleurs joué un certain rôle pour les jardins.

Le citron est le fruit du citronnier ; son origine est méconnue, mais l’on pense à l’Inde du Sud, le nord de la Birmanie ainsi que la Chine. La médecine traditionnelle indienne l’utilise, tout comme la cuisine indienne d’ailleurs. Par la suite, le citron a été cultivé en Perse, puis dans l’Irak actuel et l’Egypte.

Il est néanmoins déjà connu en Europe à l’époque de la Rome antique, mais pas vraiment cultivé. Et sur le plan symbolique, ce sont surtout les jardins islamiques qui le mettront en avant.

On notera d’ailleurs que les fameuses pommes du jardin des Hespérides sont en fait des bigarades, également appelées oranges amères, fruit grosso modo entre l’orange et le citron. Les citrons et les bigarades sont alors devenus le symbole de la vie éternelle, et les jardins de l’époque baroque ont mis en place ce qu’on appelle des orangeries.

Aujourd’hui donc, les orangeries désignent les bâtiments abritant les plantes fragiles, et les orangeraies les plantations d’oranges. Au 17ème et 18ème siècle en Europe, les citronniers étaient mis dans des bacs mobiles, et transportés dans un bâtiment spécial : l’orangerie. John Parkinson en explique le principe dans Paradisus in Sole (1628).

Les orangeries actuelles ne sont cependant pas des serres : le bâtiment est en dur, et il a une fonction sociale (fêtes, banquets, expositions…) ; il est d’ailleurs nécessairement une composante d’un jardin.

De telles orangeries sont le prolongement des orangeries existant déjà comme symboles bourgeois ou aristocratique de grande richesse. Sous Louis XIV, l’orangerie du palais du Louvre abritait pas moins de 3000 orangers.

Puis, au 18ème-19ème siècle, les orangeries sont passées de mode dans les élites bourgeoises, alors que les serres se sont généralisées pour permettre aux plantes exotiques de pousser, grâce à une maîtrise plus avancée et généralisée des techniques du verre.

De nombreuses orangeries sont conservées néanmoins pour le patrimoine ; à Paris, l’orangerie du palais des Tuileries est devenue un musée.

La pergola

La pergola est une jolie forme architecturale que l’on trouve le plus souvent dans les jardins, et qui serait d’ailleurs une forme à redécouvrir pour les villes du futur qui ne devront plus être des villes.

Le principe de la pergola est simple : la pergola est une sorte de petit tunnel constitué de colonnes supportant des poutres.

Vu comme cela, ce n’est pas très intéressant, et d’ailleurs ce genre de pergolas existe en tant que forme privée, comme zone intermédiaire entre une maison et un garage ou une terrasse.

Mais ce n’est pas la pergola historique, ni ce qu’elle pourrait devenir s’il s’agissait d’une démarche généralisée.

Car déjà, naturellement, avec la pergola il s’agit de permettre à des plantes grimpantes de s’installer. C’est un passage ombragé, donnant le plus souvent sur une autre zone du jardin, ou bien une vue. La pergola est devenue historiquement une composante des jardins d’agrément, il y a une dimension esthétique, pas seulement utilitaire immédiate.

Le principe date de l’antiquité gréco-romaine, et c’est un anglais, John Evelyn, qui a remis le principe en avant, découvrant le terme en 1645 lors d’une visite à Rome au cloître de la Trinità dei Monti.

La pergola est une composante du jardin comme havre de paix. A ce titre, on la trouve également dans des parcs, les zones extérieures de musée, etc.

Mais dans l’idée, la pergola pourrait également intégrer l’architecture des villes, celles-ci devenant évidemment de moins en moins des villes, et pour cela il faut la libération de la Terre.

On aurait ici un élément urbain (et fonctionnel), mais où la Nature reprend ses droits, occupant un terrain lui revenant. Il resterait à savoir dans quelle mesure cette Nature serait ici vraiment libre, sauvage. Sans doute existerait-il ici différentes versions de pergolas.

On notera au passage qu’il ne faut pas confondre la pergola avec le tunnel vert, notamment employé au moyen-âge et durant la Renaissance.

La pergola est une démarche simple, mais elle peut donc être d’une richesse incroyable, si l’on a l’esprit ouvert à la Nature!

Les bancs de type exedra

L’exedra est une forme très connue : il s’agit de ces bancs semi-circulaires que l’on peut trouver dans des bâtiments ou des parcs.

Le terme est grec et provient de l’antiquité grecque, où ces bancs permettaient de tenir une discussion en petit comité, le débat étant facilité par la forme semi-circulaire.

Cette pratique de discuter en petits groupes s’est par la suite généralisée dans la Rome antique, notamment à partir de Néron.

Le terme a désigné également l’endroit d’où parlait le tribun, ou plus exactement la « niche » composée par l’exedra. On en trouvait en Grèce avec des statuts, puis dans les basiliques avec des représentations, ou bien dans les moquées sous la forme du mihrab qui indique la direction de la ville de La Mecque.

Mais évidemment cette forme est le contraire de la démarche originelle, permettant le débat, la discussion.

C’est certainement d’ailleurs une forme à redécouvrir, alors que dans les lieux publics, l’architecture pousse à l’isolement, à empêcher les discussions, à ce que les individus soient isolés.

On peut très bien imaginer, dans une société nouvelle, la multiplication des exedras dans un cadre naturel, dans un esprit similaire aux jardins de Platon, Aristote et Epicure.

Voici des exemples d’exedra, nullement des modèles, car par exemple, sur la dernière image, on peut lire sur le banc dans un jardin anglais de Munich en Allemagne que là où on est assis, il n’y avait auparavant que la forêt et le marais.

Mais il y a des idées : comment les humains non dénaturés vont-ils construire un rapport authentique avec la nature, dont ils font partie ?

Le « divertissement de Versailles » de 1674

Il y a le jardin pour se sentir bien, en phase avec la nature et pour donner libre cours à ses réflexions, et il y a le jardin comme ornement.

Voici un exemple illustrant le principe, avec le « divertissement de Versailles. » Il s’agit d’une fête qui s’est tenue l’été 1674, suite à la conquête de la Bourgogne par Louis XIV.

Voici le programme (tiré du livre « Le grand théâtre du monde » de Richard Alewin). La retranscription est clairement fascinée et sans sens critique. Mais de notre point de vue, pas difficile de voir comment la nature se voit réduite à un ornement, à une démonstration de force.

Par nature il faut entendre ici d’ailleurs non seulement le jardin, mais également les animaux avec la « ménagerie » : les zoos naissent à cette époque comme symbole de la richesse et de l’influence internationale des royautés et des empires.

On notera d’ailleurs bien sûr le symbole du dragon et de Neptune tiré par des chevaux marins : la nature « sert » l’humanité, ou plus exactement un absolutisme au faîte de sa puissance.

« Le soir du premier jour, après une collation dans le Bosquet du Marais, sous le ciel étoilé de la cour de Marbre toute décorée de fleurs et de petits orangers, on eut le plaisir de voir l’Alceste, dont Quinault a écrit le texte et Lully la musique, avec les ballets de Benserade.

Après cela, c’est le souper de médianoche au château, puis bal jusqu’à l’aube.

Le jour suivant se monte dans le jardin du Trianon un Salon de Verdure, petite architecture octogonale toute de feuilles, avec une grande ouverture dans le toit et une vue grandiose sur l’allée.

On y joue l’Églogue de Versailles, un intermède de Lully et de Quinault. Ensuite de cela, il y a souper dans une île flottante sur le Grand Canal, à l’abri d’une barrière de vingt-trois jets d’eau.

On a dîné à la lumière des torches, que l’éclat de l’argenterie multipliait par milliers, et au son du jaillissement et de l’effondrement de l’eau.

Le troisième soir, la collation à la Ménagerie est suivie d’une promenade en bateau sur le Grand Canal avec lumières et musique.

Le troisième soir, la collation à la Ménagerie est suivie d’une promenade en bateau sur le Grand Canal avec lumières et musique.

Après quoi l’on donne le Malade imaginaire de Molière, dans le cadre grotesque des grottes.

Le quatrième soir, la collation fut prise au théâtre d’eau. Sur les trois marches qui en bordent le rond avaient été disposés 160 arbres fruitiers, 120 corbeilles de pâtisseries et de confitures, 400 coupes de glace et 1000 carafes de liqueurs.

Les jets d’eau fusaient de partout.

A un autre endroit du parc, un théâtre avait été dressé. On y a joué, chanté, dansé : Les Fêtes d’Amour et de Bacchus.

Après cela, promenade à travers le parc à la lueur des torches, avec des feux d’artifices sur le Grand Canal, et pour finir une Médianoche dans la cour de Marbre.

La table était un émerveillement de mets, de fleurs et de pierres.

Le cinquième jour, l’Iphigénie de Racine donnée à l’Orangerie, fut suivie d’une illumination magique du Grand Canal. L’auteur en était Le Brun, le peintre de la cour. Du milieu de l’eau se dressait, porté par des griffes d’or, un obélisque de lumière à la pointe duquel rayonnait un soleil.

A son pied, un dragon battait majestueusement des ailes. On voyait d’humbles prisonniers et le roi triomphant.

Soudain, on entend 1500 explosions. Les rives du canal, les marches de la cascade sont illuminées, le dragon crache des flots de feu, des fumées bleues et rouges fusant de la gueule, des yeux et des narines, la surface de l’eau est parcourue d’éclairs et pour finir, 5000 fusées montent d’un seul coup dans la nuit, faisant sur le canal un dôme de lumière avant de retomber sur terre en une pluie d’étoiles.

La dernière nuit – l’une des plus noires et les plus calmes de l’été -, vers une heure, le parc tout entier fut illuminé : la terrasse, les balustrades, les bassins, le canal furent entourés de colliers de perles lumineuses, les fontaines jetèrent de mystérieux éclats, le canal ressembla à un étrange miroir de cristal.

A son extrémité, on vit s’illuminer la façade d’un palais magique. Toute la cour monta sur des gondoles.

Neptune arriva, tiré par quatre chevaux marins, se dirigeant sur l’eau vers les convives.

Le palais était couronné de personnages. Lorsque la musique approcha, ils se mirent à chanter délicieusement sous le ciel bas et les lourdes vapeurs de la nuit de juillet.

Ainsi se termine la dernière des grandes fêtes de Versailles. »

Les jardins anglais : fausse irrégularité, vraie domestication

Les jardins anglais sont un style particulier de jardin, qui prend en fait même à contre-pied le principe du jardin à la française, en apparence du moins.

Ici, pas de figures géométriques : les chemins sont sinueux, à travers une végétation laissée libre, tout au moins à ce qu’on peut « imaginer » en se promenant. Ce qui compte ici c’est l’esprit reposé du peintre, qui admire un paysage pittoresque. On peut penser aux poèmes de Verlaine, ou à la peinture impressionniste, avec une dimension moins triste et plus pittoresque.

Pittoresque, et donc romantique et surtout… fictif. Le jardin à l’anglaise est extrêmement organisé. Il donne l’illusion de laisser libres les personnes se promenant, mais celles-ci débouchent immanquablement sur différents points de vue, que l’on doit qualifier de « romantique. »

Le jardin à l’anglaise est en effet né comme objet de raffinement, dans une Angleterre ayant brisée la monarchie absolue et où les classes possédantes, au 18ème siècle, témoignent de leur esprit d’indépendance avec de tels jardins.

Si les jardins à la française sont l’expression d’un pouvoir central organisant géométriquement des grands espaces symboles de pouvoir, le jardin à l’anglaise est né dans une aristocratie égayant ses petits domaines.

Les jardins anglais et à la française ne s’opposent donc pas : ils sont simplement des « décors » destinés à des élites différentes.

L’abondance de la diversité et les nombreuses couleurs des jardins anglais ne célèbrent donc pas la nature, mais le promeneur, riche propriétaire.

Au début du 18ème siècle en effet, ces jardins naissent sous la forme d’un prolongement d’un autre jardin, débouchant finalement sur la campagne (normalement, avec un lac), à travers des paysages censés évoquer l’antiquité (avec des temples, etc.).

Puis Lancelot Brown, connu sous le nom de Capability Brown, développe ces jardins dans ce qui sera le jardin anglais, symbole national d’une Angleterre où les aristocrates se lancent dans le capitalisme naissant.

Son surnom « Capability » vient de son côté commercial, puisqu’il assurait à ses riches clients que leur domaine avait de bonnes « capacités » à être transformé. Il a organisé 170 jardins dans les domaines des familles les plus riches, dans un esprit de confort tel que les riches l’exigeaient.

La composition des jardins devient alors sobre et sensuelle, régulière par certains aspects et « sauvage » par d’autres. Cet aspect pittoresque, et par là romantique, aura un grand succès en Europe, et notamment en France.

Le second Empire, qui consiste en le règne de Napoléon III, fera logiquement des jardins anglais le style officiel.

Car c’est ici un mélange de romantisme aristocrate et de naturalisme bourgeois : au plaisir tranquille et imaginaire d’une nature belle « dans le passé » s’associe la mentalité industrielle qui font que les parcs comportent des fermes-écoles, ainsi que des fermes destinées aux enfants des villes pour qu’ils assimilent l’esprit de domination de la nature.

Quant à l’Angleterre, elle connaît un second bouleversement de son type de jardin, qui adopte des manières bourgeoises : espaces fragmentés plein de couleurs et « virtuosité » de différentes espèces se conjuguent pour une atmosphère « plaisante. » Aux grottes viendront s’ajouter des pagodes, symbole d’exotisme colonial.

Voici comment un inspecteur des Ponts et Chaussées et directeur de travaux à Paris, expert en jardins, présente cela en 1867, dans une analyse des promenades parisiennes, dont il a été un des principaux penseurs : c’est en effet Jean-Charles-Adolphe Alphand qui a aménagé les jardins des Champs-Élysées, le parc Monceau, le parc Montsouris, le bois de Boulogne, le bois de Vincennes, le parc des Buttes-Chaumont, etc.

Pour comprendre cette longue et intéressante citation, il faut connaître le mot « agreste » utilisé au début du texte. On appelle « agreste » les plantes qui ne sont pas taillées, ou bien recevant le même genre de traitement que les plantes des champs.

Alphand appelle ainsi « agrestes » les jardins anglais, et son point de vue est vraiment très utile, puisqu’il n’oppose pas jardins anglais et à la française, mais comprend (sans comprendre) que leur fonction sociale n’est pas la même à la base…

« Les jardins agrestes ont été créés dans le Nord, parce que c’est là leur véritable patrie, le climat qui leur convient réellement.

L’Angleterre n’a jamais été attachée comme la France et l’Italie, au style classique, à l’architecture symétrique ; elle repousse encore à présent les formules systématiques auxquelles nos artistes se sont assujettis.

Faut-il en attribuer la cause à sa situation insulaire, qui l’isole des autres nations ; ou bien à cette facilité pour les voyages qui permet à ses artistes de visiter des peuples ayant des arts très différents ? Nous pensons qu’il faut surtout tenir compte de son climat.

Dans cette atmosphère brumeuse, où le passage est doucement estompé, les plans se détachent par masses successives, qui fuient en prenant des tons bleuâtres.

Le soleil tantôt projette des ombres qui détachent vigoureusement les objets sur des fonds brillants, et tantôt enlève les premiers plans en lumière, sur des fonds noyés dans une vapeur grise.

On ne peut imaginer rien de plus poétique que ces paysages au ton doux, et que le mouvement des vapeurs semble animer.

C’est un décor sans cesse modifié par des effets inattendus, et qui ne peut se reproduire dans les contrées du Midi, baignées d’une lumière égale. Aussi les dispositions régulières, dont l’effet est imposant en Italie, perdent beaucoup de leur valeur sous le ciel nuageux du Nord.

En Angleterre, mais surtout en Écosse, les paysages sont admirables, moins à cause de la richesse de la végétation que par les contrastes que produit le jeu de la lumière.

Les habitants ont dû chercher à tirer parti de ces phénomènes naturels. Ils ont donc composé des jardins où la nature conservait le premier rôle. Les poètes, les peintres, les paysagistes, subissant les mêmes impressions, se sont trouvés d’accord sur le but à atteindre et sur les moyens d’y arriver.

Un pâturage où sont jetés ça et là des bouquets de grands arbres, à travers lesquels fuit l’horizon zébré de lignes claires et d’ombres bleues ; une rivière, ou quelque pièce d’eau, réfléchissant le ciel et les saules qui croissent sur ses bords : voilà les éléments primitifs du jardin anglais, ou plutôt du jardin agreste des pays du Nord (…).

Indépendamment des rapports de style entre l’habitation et le jardin les tracés réguliers sont heureusement employés au milieu de paysages offrant de puissants reliefs, des profils très mouvementés et des horizons étendus.

Enfin ces jardins s’agencent souvent mieux dans les périmètres réguliers des propriétés situées dans les villes. Ils s’harmonisent plus aisément avec la correction des lignes architecturales qui les entourent et qui dominent toujours dans l’ensemble.

Mais l’emploi de ce style exige, pour produire un bon effet, des surfaces beaucoup plus étendues qu’il n’est nécessaire dans le style pittoresque.

Aussi le jardin agreste se prête mieux à des compositions d’une étendue restreinte ; ses lignes sont plus souples, d’une distribution plus facile ; l’élasticité de son tracé se prête, avec la même facilité, aux dispositions les plus réduites, comme aux conceptions les plus larges ; il se raccorde bien avec les perspectives naturelles, et se fond mieux avec la nature environnante.

Cependant, lorsqu’il faut encadrer des œuvres de grand style, des palais, et non plus de simples habitations bourgeoises, le jardin agreste ne donne pas assez de relief à l’architecture ; il ne prépare pas à l’impression recherchée par l’artiste ; il s’ajuste moins bien avec les lignes générales ; son allure un peu familière n’a pas le ton qui convient auprès des fières ordonnances de l’art classique.

Tout à fait convenable dans les parties un peu éloignées de l’édifice, il doit, aux abords de celui-ci, céder la place au tracé régulier, dont la décoration accompagne mieux les lignes de l’architecture symétrique. »

Cet extrait est véritablement très parlant, et révèle bien comment les jardins anglais et à la française, loin de s’opposer, visaient à agrémenter des domaines différents, des élites différentes.

Les jardins de Platon, Aristote et Epicure

Quand on pense aux jardins, on peut penser au divertissement ou la tranquillité, mais ce n’est pas forcément le cas : parmi les premiers jardins qui ont eut une grande importance, il y a ceux de Platon et d’Aristote, lieux d’intense réflexion.

La Grèce de l’Antiquité avait déjà une culture de la promenade, avec des allées dans les villes, où l’on pouvait se promener, discuter, faire des jeux, se confronter sportivement, etc.

A Athènes, plusieurs jardins étaient dédiés au héros mythique Academos, et c’est dans un de ces jardins qu’a débuté l’école de Platon, appelé pour cette raison « académie. »

Platon et ses disciples disposaient alors d’un grand jardin, avec plusieurs autels (les jardins dédiés à Academos en avaient toujours), des salles de cours et une bibliothèque, des habitations et un gymnase.

Il ne s’agit pas que d’un décor : Platon enseignait dans le jardin, par la suite il fit lui-même l’acquisition d’un jardin où il enseigna.

Son disciple Aristote fit de même, dans un jardin au sein du Lykaion, le « gymnasion » (du grec gymnós qui signifie « nu ») dédié à Apollon Lykaios (c’est-à-dire au dieu Apollon sous l’un de ses aspects, Lykaios désignant la lumière).

Le mot a évidemment donné « lycée » en français (mais il faut aussi penser au mot école, car le gymnasion était un lieu où l’on devait progresser, se parfaire – σχολή, scholé en grec, notamment pour les sportifs).

Les disciples d’Aristote étaient appelés les « Lukeioi Peripatêtikoi », « ceux qui se promènent près du Lycée », les péripatéticiens (du terme grec peripatein, « se promener », le terme en français a fini par désigner les prostituées!).

Le jardin était donc synonyme de réflexion; la pensée devait être à l’air libre, et non pas enfermée.

Le jardin peut même être le lieu à l’écart de rassemblement de ceux qui veulent vivre pacifiquement:  Épicure ouvrit également son jardin, ouvert aux hommes ainsi qu’aux femmes, et où lui-même enseigna jusqu’à sa mort.

On ne sait quasiment rien de ce jardin, mais voici ce qu’en dit Sénèque dans les Lettres à Lucilius, qui montre la dimension pacifique et tranquille du jardin.

Pour bien comprendre le passage, il faut penser que l’épicurisme vise la « paix de l’âme », l’ataraxie, et qu’il s’agit d’une philosophie matérialiste (opposé à l’académie platonicienne donc, et d’ailleurs situé non loin, faisant une sorte de concurrence).

Or, certains pensaient que l’épicurisme vise simplement à satisfaire ses besoins brutalement (c’est encore ainsi que beaucoup comprennent le mot épicurisme), alors qu’en réalité il s’agit d’un éloge de la simplicité et de la frugalité, du contentement naturel de la vie. Sénèque se moque de ceux qui n’ont pas compris l’épicurisme.

Si je cite volontiers toute noble parole d’Épicure, c’est surtout pour les gens qui se réfugient dans sa doctrine séduits par un coupable espoir, s’imaginant trouver là un voile à leurs vices : je veux leur prouver que, n’importe le camp où ils passent, il leur faut vivre vertueusement.

Lorsqu’ils approcheront de ces modestes jardins, de l’inscription qui les annonce : « Passant, tu feras bien de rester ici ; ici le suprême bonheur est la volupté ! » il sera obligeant le gardien de cette demeure, hospitalier, affable : c’est avec de la bouillie qu’il te recevra ; l’eau te sera largement versée ; et il te demandera si tu te trouves bien traité.

« Ces jardins, dira-t-il, n’excitent pas la faim, ils l’apaisent ; ils n’allument pas une soif plus grande que les moyens de la satisfaire : ils l’éteignent par un calmant naturel et qui ne coûte rien. Voilà dans quelle volupté j’ai vieilli. »

Je ne parle ici que de ces désirs qui n’admettent point de palliatif, auxquels il faut quelque concession pour qu’ils cessent. Pour ceux qui sortent de la règle, qu’on peut remettre à plus tard, ou corriger et étouffer, je ne dirai qu’un mot : cette volupté, bien que dans la nature, n’est point dans la nécessité ; tu ne lui dois rien : si tu lui fais quelque sacrifice, il sera bénévole.

L’estomac est sourd aux remontrances : il réclame, il exige son dû ; ce n’est pas toutefois un intraitable créancier ; pour peu de chose il nous tient quittes : qu’on lui donne seulement ce qu’on doit, non tout ce qu’on peut.

Laisser un coin de jardin au naturel

Nous inaugurons une catégorie « parc et jardins » parce que nous allons publier beaucoup d’articles sur ces éléments très importants d’une reprise du contact avec la Nature. Nous allons présenter l’histoire des jardins et des parcs, présenter les plus connus et plus beaux d’entre eux, etc.

Malheureusement, pour l’instant profiter de ces parcs et jardins est souvent très difficile : il y en a peu, ils ne sont pas dédiés à la Nature sauvage mais sont torturés dans des formes géométriques etc. afin de servir d’agréments, etc.

Certaines personnes, qui disposent de moyens financiers ou bien sont à la campagne (ou bien encore des zones rurbaines), peuvent parfois profiter d’un jardin particulier. En raison du caractère privilégié de cela, nous ne nous attarderons pas vraiment dessus, tout en en soulignant l’importance.

En effet, en terme de surface, les jardins privés sont d’une taille quatre fois plus grande que les parcs naturels ! Nous avons déjà parlé d’initiatives comme la « fête des mares », et voici par exemple l’initiative lancée par l’association « Noé conservation » – « les jardins de Noé » : afin d’aider les papillons est donnée une présentation de ce qu’il faut faire et ne pas faire.

Voici les dix engagements pour que son jardin soit de ce type (le site dispose d’un forum pour les questions) :

Laisser un coin de jardin au naturel

La friche, un élément clé (et pourtant méconnu) de la biodiversité, vitale pour bon nombre de chenilles

Semer une prairie fleurie

Le rêve de tous les insectes : butiner, butiner, et butiner !

Aménager son jardin pour la biodiversité

Nichoir, mangeoires, abris, haie, mare… tout pour faire de son jardin un véritable havre de biodiversité

Economiser l’eau au jardin

L’eau, élément vital de la vie, ressource précieuse à ne pas négliger !

Faire un compost

30% de nos déchets sont compostables, de quoi alléger nos poubelles

Limiter l’éclairage nocturne

Les papillons, chauves-souris, chouettes … peu amateurs de lumière

Planter des espèces locales

Parce que notre biodiversité n’est pas adaptée aux espèces exotiques

Améliorer son sol en respectant l’environnement

Qui dit jardin, dit fleurs ou légumes, et donc engrais, mais n’oublions pas

Protéger son jardin en respectant l’environnement

Cohabiter avec pucerons et limaces, impossible dites vous ?

Devenir porte-parole de la biodiversité

Idées, astuces, pour parler et faire parler de la biodiversité