Le krsnacore : en célébration d’autrui

Nous avons à de nombreuses reprises parlé de la culture hardline, mais nous regrettons beaucoup de ne pas avoir parlé du Krishnacore (ou krsnacore). C’était un mouvement très particulier mais avec des facettes très intéressantes malgré les multiples contradictions en son sein.

Tout part avec l’hindouisme, qui a plusieurs dieux et dont chaque courant en vénère un plus particulièrement. Le mouvement des « vaishnavites » vénèrent ainsi Vishnou, divinité hindou dont un « avatar » est Krishna, un jeune bouvier tout bleu et symbole de l’amour universel.

Le mouvement connu sous le nom de « Hare Krsna » a été initié par un indien parti aux États-Unis dans les années 1960. Le véritable nom est « Association internationale pour la conscience de Krishna » (dont l’acronyme anglais est ISKCON), qui a eu un succès important dans les pays occidentaux, notamment dans les milieux artistiques (les Beatles par exemple), hippie, etc.

Cependant, il ne s’agit pas exactement d’hindouisme, car le culte de krishna (krishnaisme, krsnaisme) est en fait ici un véritable monothéisme. La démarche consiste surtout en une critique complète du monde moderne et il y a un repli intellectuel complet sur soi-même (symbolisé par un « mantra » quasi lavage de cerveau : Hare Kŗşņa Hare Kŗşņa, Kŗşņa Kŗşņa Hare Hare, Hare Rāma Hare Rāma, Rāma Rāma Hare Hare).

C’est en fait l’éthique de vie des non-moines qui a eu un succès : les drogues sont rejetées, le végétarisme et la compassion sont mis en avant, la violence est rejetée, etc.

C’est là que justement que commence l’histoire du Krsnacore. Tout part en fait de New York, où une personne du nom de Larry Pugliese, avait fondé une communauté Hare Krsna dans le New Jersey qui distribuait gratuitement de la nourriture et était lié à la scène punk et skinhead de New York.

Il faut voir un contraste saisissant entre une scène new yorkaise ultra-violente et des hare krsna pacifistes. Paradoxalement d’ailleurs, c’est le groupe « Cro Mags » qui sera immédiatement influencé ; John « Bloodclot » Joseph, à l’origine du groupe, voulait rejoindre les commandos dans l’armée, mais assister à un concert des Bad Brains l’amena indirectement à rejoindre les Hare Krsna !

Le premier album des Cro Mags s’appelle ainsi symboliquement « Age of Quarrel » (1986), une allusion au Kali Yuga, le dernier « cycle temporel » hindou caractérisé par la destruction, le chaos, la violence, la guerre, etc.

Car justement les Cro-Mags c’est une ouverture revendiquée au trash metal, à la danse violente, à l’attitude viriliste, etc., dans l’esprit (insupportable) du « New York hardcore. »

A côté de cela, on a néanmoins un groupe plus connu pour relever directement de ce qu’on appelé le Krsnacore : Shelter. C’est ce groupe qui a d’ailleurs donné une « légitimité » au krsnacore.

La raison en est Ray Cappo. C’était le chanteur de Youth of Today, principal groupe donnant naissance (ou renaissance plutôt) à la culture straight edge, mettant le désengagement au cœur du principe.

Ray Cappo, qui prit le nom de «  Raghunatha Das », fonda par la suite le groupe (très intéressant par ailleurs) de hardcore « Better than a thousand », mais aussi Shelter. Dans ce projet il fut aidé par un autre membre de Youth of Today, John ‘Porcell’ Porcelly.

Avec Shelter, on est là dans une perspective missionnaire : Shelter signifie « refuge » en anglais, c’est un terme du vocabulaire utilisé par les Hare Krsna pour mettre en avant leur culte comme un « abri. »

Les albums sont lents, c’est une sorte de hardcore mélodique underground, avec des textes appelant à rejeter la superficialité (comme Youth of Today) mais aussi à trouver la solution dans le mouvement Hare Krsna.

Après ces premiers albums – Perfection Of Desire en 1990, Quest For Certainty en 1992, Attaining The Supreme en 1993 – suivit une compilation de chants dévotionnels.

Par la renommée de Youth of Today, ce qui devait s’appeler le « krnsacore » attira l’attention, avec notamment une interview de Ray Cappo en 1992 dans le journal américain Maximum Rock’n’Roll, interview marquée par une tonalité très critique par rapport aux Hare Krsna.

Arriva alors en 1995 un album très tourné pop : Mantra, très réussi et qui a eu un grand succès commercial ; c’est lui qui a vraiment rendu célèbre le Krsnacore.

Shelter tenta de prolonger le mouvement avec un autre album encore plus pop (Beyond Planet Earth en 1997) puis une série d’albums outrageusement pops et mauvais. L’échec complet aboutira à ce que Ray Cappo devienne professeur de Yoga et… refonde Youth of Today.

Ce fut la fin du Krsnacore, en apparence seulement. Car d’autres groupes ont existé et continuent d’exister, dans une démarche critique de la société et sans volonté commerciale ou « missionnaire » à la Shelter.

C’est là un aspect très intéressant du Krsnacore qui s’est perpétué, bien qu’en fait de hardcore cela est plus tourné soit vers le punk hardcore, soit le métal. Car le style Krsnacore est incompatible avec la logique Hare Krsna, qui rejette le monde moderne comme « décadent », dans une approche ultra-réactionnaire.

Le style Krsnacore est ainsi une démarche à la fois délirante et esthétique pour critiquer le monde, un peu comme le hardline a pu l’être. Le titre de zines est souvent révélateur de cette quête utopiste, avec le meilleur et le pire se côtoyant, comme Krishna Grrrl (allusion au mouvement féministe des riot grrrl), Anti-Matter (anti-matière) War on Illusion (Guerre à l’illusion).

L’esprit est néanmoins toujours à l’engagement, c’est toujours offensif dans le… désengagement, comme le montre le texte de l’excellent groupe polonais (de Varsovie) Agni Hotra :

Le couteau du boucher

Quand je regarde fermes et boucheries

où les animaux sont alignés pour être massacrés où les corps

des victimes tourmentées qui sont amenées passent les foules

qui ne montrent pas de honte ou de dégoût face aux transports

des vaches hurlantes

je regrette que nous soyons si peu dans le monde à vouloir changer cela

Qu’aucun carnivore ne compte sur mon acceptation

Manger des aliments en viande, je considère cela comme une erreur

C’est difficile pour moi de trouver de la tolérance dans mon cœur

Quand il y a la vie et la souffrance des animaux en jeu

Jusqu’à présent ce n’est que du boycott, pas encore la révolution

Mais nous ferons tout ce qui est notre pouvoir pour que les couteaux des bouchers

soient laissés à la rouille

Liberté pour les animaux !

Comme on le voit facilement ici, on a un esprit très proche de la culture vegan straight edge ; le mouvement du krsnacore ne se considère d’ailleurs nullement comme concurrent ou ennemi de celle-ci. John « Bloodclot » Joseph, des Cro Mags, est par exemple vegan.

Et le krsnacore, la tentative commerciale de Shelter mise à part, est devenu un mouvement underground de critique radicale de la société, notamment dans les pays de l’Est de l’Europe.

Cela ne veut pas dire que la force des premiers albums de Shelter ne reposait pas sur le même principe, comme en témoignent les paroles d’une chanson connue, Civilized Man :

« Ici il y a une guerre dans la journée et pas de paix la nuit
Il y a du sang sur les mains de l’homme et pourtant nous n’avons pas de compassion pour lui
Les mangeurs de viande tuent les vaches qu’ils dépersonnalisent pour justifier
Leur propre convoitise alors que le sans défense meurt
Et il est ironique de constater la façon avec laquelle nous pleurons pour la paix dans le monde
Alors que la violence ne diminuera pas à moins que ne cessent nos meurtres
Donc, comprends dans l’abattoir qui est la bête
Et je demande que l’innocent soit libéré
Eh bien, j’ai essayé de mon mieux
J’ai essayé de comprendre
L’homme civilisé, le prétendu homme civilisé
Oui j’ai essayé de mon mieux
Mais qui peut comprendre
L’homme civilisé ? »

Le reste de la chanson critique les grands groupes agro-alimentaires, la destruction de la Nature et le rôle des médias.

Un autre groupe, peut-être le plus connu du krsnacore est « 108. » Ce groupe a été fondé sur les ruines du groupe straight edge « Inside out » (dont était membre celui qui sera juste après le chanteur des excellents Rage Against the Machine), par l’intermédiaire du guitariste Vic De Cara (passé lui-même par Shelter, comme beaucoup d’autres, par exemple des ex Youth of Today, des Cro Mags, etc.).

Une multitude d’autres groupes, plus éphémères, existèrent, avec toujours la contradiction culture punk straight edge engagé / engagement religieux sectaire sur une base conservatrice. Parmi ces groupes qui n’ont pas duré, Baby Gopal est un de ceux qui ont marqué.

D’autres eurent une activité plus prolongée, comme le groupe suédois Abhinanda, le groupe argentin Sudarshana, le groupe tchèque Kashmir ou bien en Italie le Govinda Hardcore Project. Le groupe hongrois Tisztán a cél felé a pratiqué durant toutes les années 2000 un punk hardcore vraiment très efficace également.

Dans tous les cas, on retrouve toujours de larges ponts à la culture vegan straight edge, du positive hardcore.

Bien entendu, tout cela est critiquable : pourquoi mettre en avant les Hare Krsna et leur religiosité sectaire ? Eh bien, la réponse est simple : parce que le krsnacore n’est pas individualiste.

Le krsnacore et le hardline rejettent la mise en avant démesurée de l’ego pratiqué par le nihilisme punk ou l’anarcho-punk. Ils mettent en avant l’ensemble plutôt que l’individu, ils refusent l’égocentrisme et veulent souligner qu’il faut dire que quelque chose est bien.

A ce niveau, le krsnacore est vraiment quelque chose d’intéressant, et voici pour finir les paroles de la chanson de Shelter « In praise of others », qui retranscrit cela :

Well, it’s hard to glorify others due to my
Intense pride

Eh bien, il est difficile de célébrer les autres à cause de mon
intense fierté

Even amongst friends you’ll find I sit and criticize
That’s what I do best, it’s how I forget my actual size

Même entre amis, vous verrez je suis assis et je critique
C’est ce que je fais de mieux, c’est la façon dont j’ai oublié ma taille réelle

A leash that ties me to this world
Yeah, a wicked mind brought me to this world, Lord, please help me move forward
I’ve been guilty so long, I know that I’m wrong, please
help me sing this song in praise of others
in praise of others
in praise of others
in praise of others

Une laisse qui me lie à ce monde
Ouais, un esprit méchant m’a amené à ce monde, Seigneur, s’il te plaît aide-moi à aller de l’avant
J’ai été coupable si longtemps, je sais que je me trompe, s’il te plaît
Aide moi à chanter cette chanson en célébration d’autrui
En célébration d’autrui
En célébration d’autrui
En célébration d’autrui

Can I glorify others, my sisters or my brothers or anyone else?
Each fault that I find in you I find tenfold in myself

Puis-je glorifier les autres, mes sœurs ou mes frères ou toute autre personne?
Chaque défaut que je trouve en toi je le trouve décuplé en moi-même

Envy, a disease, it’s inside of me
But I’m the loser in the end

La jalousie, une maladie, c’est à l’intérieur de moi
Mais je suis le grand perdant de la fin

Yeah, a wicked mind brought me to this world, Lord, please help me move forward
I’ve been guilty so long, I know that I’m wrong, please help me sing this song in praise of others
In praise of others
In praise of others
In praise

Ouais, un esprit méchant m’a amené à ce monde, Seigneur, s’il te plaît aide-moi à aller de l’avant
J’ai été coupable si longtemps, je sais que je me trompe, s’il te plaît
Aide moi à chanter cette chanson en célébration d’autrui
En célébration d’autrui
En célébration d’autrui
En célébration

Hey
I should have blamed myself
Instead of everyone else


J’aurais dû me blâmer
Au lieu de tous les autres

But God forbid they find fault with me, we’re instant enemies
How dare I see myself honestly as others may see

Mais Dieu ne plaise, s’ils trouvent à redire avec moi, nous sommes des ennemis instantanés
Comment oserais-je me voir honnêtement comme d’autres peuvent le voir

A proud fool, I turn away, won’t hear what they say, it might benefit me
But I remain tied in this net of pride but I wanna be free

Un imbécile fier, je me détourne, ne veut pas entendre ce qu’ils disent, cela pourrait m’être utile
Mais je reste attaché à ce filet de fierté, mais je veux être libre

Yeah, a wicked mind brought me to this world, Lord, please help me move forward
I’ve been guilty so long, I know that I’m wrong, please help me sing this song in praise of others
In praise of others
In praise of others
In praise
Praise of others

Ouais, un esprit méchant m’a amené à ce monde, Seigneur, s’il te plaît aide-moi à aller de l’avant
J’ai été coupable si longtemps, je sais que je me trompe, s’il te plaît
Aide moi à chanter cette chanson en célébration d’autrui
En célébration d’autrui
En célébration d’autrui
En célébration
Célébration d’autrui

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