Indian Creek : un hiver au cœur des Rocheuses

« De grands papillons sombres aux ailes bordées de jaune ou de blanc, ainsi que d’autres espèces plus petites, tachetées de noir et d’orange, vinrent s’ajouter aux nuées de minuscules papillons bleu ciel qui étaient arrivés aussitôt après le dégel. »

Indian Creek est un roman américain de Pete Fromm, qui vaut véritablement le détour. Il parlera à toute personne aimant sincèrement la Nature, tant par les descriptions ébahies de paysages époustouflants, que par les faiblesses éhontées qu’on y trouve.

« Mais comment ? Mais pourquoi ? » sont des questions qu’on se pose forcément en lisant : mais comment n’est-il pas devenu vegan ? Mais pourquoi ne va-t-il pas au bout de son raisonnement ? » Et justement on apprend énormément de choses sur une « drôle » de mentalité.

Le roman est en fait une autobiographie. Un jeune américain de 20 ans a lu des romans d’aventure de trappeurs, de gens vivant dans la Nature sauvage, et a l’occasion de passer un hiver (en 1978) dans la montagne des Rocheuses à surveiller des œufs de saumon dans une rivière.

Sa seule activité journalière nécessaire est de tapoter l’eau le matin pour l’empêcher de geler ; pour le reste il est livré à lui-même. Il est seul dans sa tente, sans moyen de communication. On a alors toute une série d’actes patriarcaux : la chasse, la pose de pièges, la pêche, etc. Le personnage se comporte en barbare qui saccage.

Mais le barbare est impressionné par la Nature. Il plie au fur et à mesure, toujours davantage. Il est écrasé par la merveille de la vie, ce qui donne droit à des passages lyriques et beaux.

« Le temps finit par se gâter et le ciel se couvrit, crachotant de la neige. Je continuai de marcher toute la journée, même quand les températures augmentèrent et qu’une pluie fine, comme c’était souvent le cas, commença à se mêler à la neige.

Par ce temps maussade, les montagnes étaient un peu moins agréables, mais tout aussi impressionnantes. Les nuages déchiquetés pendaient en lambeaux sur les crêtes rocheuses. La neige tombait lourdement des arbres en gros paquets compacts, ce qui rendait les promenades dans les bois un peu effrayantes.

Enfin privé de son blanc manteau neigeux, le monde prenait des teintes plus sombres, vert foncé presque noir, tandis que les tessons gris des nuages restaient partout accrochés et que le blanc de la neige continuait d’orner le sol. Un monde en noir et blanc.

Quand je montais assez haut, je me retrouvai à l’intérieur même des nuages, et la distance se transformait alors en un gris de néant, la pluie laissant sur mes vêtements détrempés de minuscules perles de cristal. »

Tout cela est très beau et on est émerveillé. Ce qui donne droit à des processus étranges et incompréhensibles. Le personnage pose des pièges, et finalement lorsqu’il capture un animal, il est pris de remords, mais alors… il passe à la chasse, afin notamment d’avoir « l’aventure » de tuer un cerf, de le dépecer pour en conserver la « viande », etc.

Ou quand il rencontre des chasseurs et les accompagne, il est tout de même choqué de l’assassinat d’un lion des montagnes. Puis finalement, quand il y a l’occasion de tuer un lynx pour s’en procurer la peau, il le fait !

Voici un extrait absolument parlant :

« Quelques semaines auparavant, j’avais tué un écureuil et, en le vidant, je m’étais aperçu qu’il s’agissait d’une femelle gravide. J’avais tué six écureuils d’un seul coup de fusil.

Après cela, j’avais cessé de chasser des écureuils. J’avais épargné les grouses pour la même raison, mais, à son grondement, j’avais reconnu celle-là comme un mâle et je n’avais pu résister. »

Tout le roman est ainsi, et cela le rend très intéressant pour voir l’incapacité de passer au véganisme, pour des motifs toujours patriarcaux : se faire un chapeau à la Davy Crockett, avoir un tapis en peau de Lynx, manger de la viande tel un trappeur, tirer au fusil comme un chasseur habitant dans les montagnes, etc.

Le tout avec une fascination pour la Nature amenant presque à la rupture et au respect de la vie, mais au dernier moment… non, la direction est abandonnée, une nouvelle « cible  », également voire surtout par l’influence de l’idéologie des chasseurs, des hommes buvant du whisky et vivant à la dur, etc.

La fin est ainsi particulièrement outrageante. Le personnage a passé l’hiver avec Boone, un chien qu’un couple ami lui avait offert juste avant qu’il parte. Alors que tout le long du roman il exprime un attachement toujours plus grand, que le chien lui est d’une fidélité absolue – et c’est le personnage qui le raconte, donc il le sait ! – il va l’abandonner.

Prétextant qu’elle a passé un an dans la Nature avec lui alors qu’elle était toute jeune et qu’elle ne s’adapterait jamais à la ville, il la « refile » à un couple de chasseur possédant une grande propriété.

On est là dans quelque chose de logique, mais d’à proprement parler sordide. Et le pire c’est que lui-même, par la suite, a voulu revenir passer l’hiver dans les Rocheuses, pour finalement voyager beaucoup, devenir ranger… Ce qui fait qu’en fait Boone aurait pu l’accompagner !

Mais le personnage révèle cette incapacité à dépasser la fascination devant la réalité naturelle, à la transformer en culture. C’est pour cela que le roman, en plus de belles descriptions authentiques, est intéressant pour cette psychologie du chasseur, cet amoureux schizophrène qui tue ce qu’il aime en définitive, sans l’assumer et pire, en le détruisant !

C’est d’ailleurs pour cela que les critiques français ont apprécié la publication (chez Gallmeister) de ce roman, qu’ils ont compris comme une sorte d’aventure à la fois exotique et individualiste, expérimentale et touristique, la Nature n’étant que prétexte à « l’aventure »…