Lovelock et l’illusion du nucléaire

Nous avons à plusieurs reprises cité James Lovelock, l’un des scientifiques ayant travaillé sur la théorie de Gaïa. Cependant, Lovelock a fini par capituler avec le temps (contrairement à d’autres), acceptant une “réforme” du système pour maintenir le “statu quo”. En fait, rejetant le principe d’évolution, Lovelock a fini par affirmer qu’il voulait l’équilibre à tout prix et que par conséquent il n’existait plus qu’un choix possible : le nucléaire!

C’est une conception absurde, qui nie la nécessité de la prise nécessaire de conscience de l’humanité, une pseudo solution technique venant sauver le tout. C’est là pour le coup nier Gaïa et voir le problème d’un seul angle.

A titre d’illustration, voici un extrait de l’article de Lovelock intitulé “Le nucléaire: un choix sûr”, datant de 2005, et n’étant qu’une théorie servant à justifier le caractère non démocratique des choix planétaires, le caractère “élitiste” des choix (avec le nucléaire) au nom de “l’idiotie” des gens, etc. Bien entendu, c’est une conception qui vise également à maintenir l’exploitation animale, en préservant le système tel qu’il est…

La plupart des gens n’ont aucune idée de la gravité du changement climatique, ou de la façon dont notre planète maintient un climat et un environnement habitables. Si l’on est parfois conscient de l’interaction dynamique entre les écosystèmes à la surface de la terre, ceux des océans et leur environnement physique, il est rare que l’on se rende compte que c’est cette interaction qui rend la terre habitable.

Au contraire, on croit généralement que l’on peut cultiver toute la surface fertile de la planète pour se nourrir. Or ce n’est pas le cas: la planète a besoin d’une partie de ses terres pour réguler ses équilibres chimiques, son climat et ainsi rester habitable.

Le réchauffement climatique résulte de la pollution engendrée par les combustibles et par la destruction des habitats naturels comme les forêts tropicales. Il faudra des dizaines d’années pour changer de manière significative les pratiques agricoles mondiales. De ce fait, nous n’avons guère d’autres choix que de réduire drastiquement la proportion d’énergie produite par cette dangereuse pratique qu’est la combustion du pétrole. Il serait merveilleux de pouvoir subvenir aux besoins de notre civilisation uniquement grâce à l’agriculture biologique et aux énergies renouvelables.

Il est cependant ridicule de croire que l’on pourra le faire à temps pour éviter les retombées catastrophiques de l’effet de serre. Ce qu’il nous faut, c’est un portefeuille de sources d’énergies qui aient fait leurs preuves en matière de sécurité et de coût. Aucune d’entre elles ne peut à elle seule satisfaire tous les besoins. L’énergie nucléaire y occuperait une place majeure et complèterait la maigre production des sources renouvelables et d’un mode de combustion des énergies fossiles qui séquestre le dioxyde de carbone. Le nucléaire est désormais, du point de vue économique et technique, un procédé sûr et sensé qui a justement fait ses preuves.

Cependant, le public en a généralement peur et cette peur entretient un climat d’ignorance qui nourrit une vision exagérée du prix à payer pour la production d’énergie et le traitement des déchets nucléaires.

Comparée à l’énergie fossile, l’énergie atomique présente l’énorme avantage qu’il est très facile d’en traiter les déchets. La combustion d’énergie fossile produit 27 milliards de tonnes de dioxyde de carbone par an. À l’état solide, c’est assez pour ériger une montagne de 2 km de haut sur une base de 10 km de circonférence. La même quantité d’énergie obtenue par réaction nucléaire produit 14.000 t de déchets de haute activité. De quoi remplir un cube de 16 m de côté. Le CO2 est invisible, mais si toxique qu’à moins d’en contrôler les émissions, nous en mourrons tous.

Les déchets nucléaires enfouis au fond de fosses sur les sites de production ne constituent pas une menace pour la terre et ne sont dangereux que pour ceux qui seraient assez stupides pour s’exposer aux radiations.

On parle beaucoup d’enfouir les déchets fossiles, mais c’est méconnaître l’énormité de la tâche. Comment fera-t-on pour les récupérer aux innombrables points de production à travers le monde? Où mettra-t-on les montagnes qui se constituent tous les ans?

Je trouve triste, bien que très humain, que des administrations entières se préoccupent des déchets nucléaires, que d’énormes organisations s’évertuent à faire cesser l’activité des centrales, alors que rien de comparable n’est entrepris contre ce fléau qu’est le CO2.

Lors d’une interview à la télévision, le journaliste m’a demandé: “Et les déchets nucléaires alors? Les écologistes disent que ça va empoisonner toute la biosphère et mettre des millions d’années à disparaître”. Je sais que c’est une contre-vérité d’une ampleur digne du baron de Münchhausen; je sais aussi que pour la nature, les déchets nucléaires constituent un parfait garde-fou contre la rapacité des promoteurs. S’ils causent quelques légers dommages, c’est un moindre mal. Car ce qui est frappant sur les lieux fortement contaminés par des radiations, c’est la richesse de la faune et de la flore.

Cela se vérifie dans la région autour de Tchernobyl, sur les sites des essais nucléaires dans le Pacifique et dans les zones situées près des fameuses centrales Hanford de la Deuxième guerre mondiale. Les plantes et les animaux ne perçoivent pas les radiations comme dangereuses et, si cela réduit leur espérance de vie, cela reste moins risqué pour eux que la fréquentation des humains, de leur bétail et de leurs animaux domestiques. Il est facile d’oublier que nous sommes désormais si nombreux que la moindre extension de nos activités agricoles, forestières et immobilières fait des dégâts dans la nature.

S’agissant de Tchernobyl, ce que l’on dit rarement, car c’est soi-disant contraire à la sagesse, c’est qu’un parc naturel est apparu dans les alentours jugés trop radioactifs pour qu’on s’y aventure. Pour les animaux et les oiseaux de l’Ukraine, l’absence d’humains compense largement les éventuels effets des radiations. Ils vivent et se reproduisent mieux que dans l’espace non contaminé en dehors de leur enclave. La faune et la flore de Tchernobyl ne savent rien des radiations et n’en ont pas peur.

Que leur durée de vie s’en trouve légèrement réduite ne les dérange pas plus que ça. Cette expérience ne suggère-t-elle pas que les meilleurs endroits pour enterrer les déchets radioactifs seraient les forêts tropicales et les autres habitats qui ont besoin d’être efficacement protégés de la convoitise de fermiers affamés et de promoteurs cupides?

On se prive des bienfaits de l’énergie atomique par peur d’un danger exagéré et à cause d’une classe politique intrinsèquement réticente à risquer l’impopularité. Certains membres du mouvement vert l’admettront officieusement, mais sachant que leurs électeurs sont persuadés que le nucléaire est le pire des dangers, il leur est quasiment impossible de changer de position. Certains à gauche, ayant gardé en mémoire l’échec de la grève des mineurs au début des années 80 et le rôle qu’y joua le nucléaire en assurant l’alimentation en électricité, y voient un pilier du capitalisme.

C’est pour eux une objection politique et humaine de poids. Cependant, lorsque l’ampleur des conséquences globales de la combustion fossile sera admise, je pense qu’ils comprendront qu’une telle objection est un luxe que l’on peut difficilement se permettre. Le siècle prochain connaîtra sans doute la première catastrophe climatique. On comprendra alors quel mauvais service nous auront rendu nos hommes et femmes politiques en boudant l’atome. Ceux d’entre eux qui auront cédé à la peur et auront permis la fermeture de centrales auront des comptes à rendre.

Pourtant, dans le pire des cas, si Tchernobyl devenait endémique, notre espérance de vie serait légèrement moindre dans un monde modérément radioactif. C’est en fait peu probable: au fil du temps et des expériences, l’ingénierie nucléaire, comme l’aviation, est devenue plus sûre et va continuer dans cette voie. Ce qui est plus probable et qui est d’ailleurs déjà arrivé, c’est le premier sinistre attribuable à l’effet de serre. Durant l’été 2003, plus de 30.000 Européens ont succombé à une canicule. En l’absence du perpétuel brouillard photochimique qui recouvre l’Europe, la température aurait grimpé de 20 à 30 °C et le nombre de victimes aurait été beaucoup plus élevé – le brouillard réfléchit les rayons du soleil et empêche le sol de trop chauffer.

Conséquence de l’effet de serre, la canicule annonce le pire à venir. Il est urgent de définir ce portefeuille d’énergies respectueuses de l’environnement. En cas d’échec, il faudra affronter la possibilité de la disparition de cette civilisation que nous avons peiné à ériger. On se souviendra de nous comme des habitants de l’île de Pâques, grâce aux monuments qui resteront pour témoigner de nos bonnes intentions infructueuses.

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