« On y trouve les fèves, la marjolaine, la violette, la sauge… »

Être coupé du reste de la Nature est insupportable à tout être vivant. Aussi est-il intéressant de voir comment la question du jardin a pu être comprise au 19e siècle, comme ici par Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle.

Viollet-le-Duc avait en effet une vision romantique, idéalisant le passé; restaurateur, il est à l’origine du courant qualifié de vandalisme restaurateur, car restaurant des choses qui n’ont pu en fait jamais exister, juste afin de se conformer à l’idée qu’on pouvait en avoir.

La manière qu’il a de présenter ici le « jardin » en tant que concept dans la France du 11e au 16e siècle montre ce qu’il voit d’intéressant: la dimension pittoresque, l’aspect fondamentalement utile. C’est une vision extrêmement restreinte, particulièrement parlante.

JARDIN

s. m. Cortil, courtil, gardin. Dans les bourgs et les villes même (principalement celles des provinces du Nord), beaucoup de maisons possédaient des jardins. Il est fait mention de jardins dans un grand nombre de pièces des XIIe et XIIIe siècles; et souvent, derrière ces maisons, dont les façades donnaient sur des rues étroites et boueuses, s’ouvraient de petits jardins.

L’amour pour les jardins et les fleurs a toujours été très-vif parmi les populations du nord de la France, et les fabliaux, les romans, sont remplis de descriptions de ces promenades privées.

Pour les châteaux, le jardin était une annexe obligée; il se composait toujours d’un préau gazonné, avec fontaine lorsque cela était possible, de berceaux de vignes, de parterres de fleurs, principalement de roses, fort prisées pendant le moyen âge, d’un verger et d’un potager. Si l’on pouvait avoir quelque pièce d’eau, on y mettait des cygnes et du poisson (1).

Des paons animaient les pelouses, et les volières étaient une des occupations favorites des dames. Les intendants de Charlemagne devaient nourrir des paons sur ses domaines (2); la liste des plantes dont on devait orner les jardins est même donnée tout au long (3).

On y trouve les lis, les roses, quantité de plantes potagères; le pommier, le prunier, le châtaignier, le sorbier, le néflier, le poirier, le pêcher, le coudrier, l’amandier, le mûrier, le laurier, le pin, le figuier, le noyer et le cerisier.

Dans le Ménagier de Paris (4), il est fait mention de toutes les plantes potagères et d’agrément que l’on doit cultiver dans les jardins.

On y trouve les fèves, la marjolaine, la violette, la sauge, la lavande, la menthe, le panais, l’oseille, les poireaux, la vigne, le chou blanc pommé, les épinards, le framboisier, la joubarbe, la giroflée, le persil, le fenouil, le basilic, la laitue, la courge, la bourrache, la follette, les choux-fleurs, les brocoli, l’hysope, la pivoine, la serpentine, le lis, le rosier, le groseillier, les pois, le cerisier, le prunier, etc.

L’auteur ne se contente pas de donner une simple nomenclature, il indique la manière de planter, de semer, de soigner, de fumer, de greffer ces plantes; les méthodes employées pour détruire les fourmis, les chenilles, pour conserver les fruits, les légumes et même les fleurs en hiver.

Dans la campagne, les jardins étaient entourés de haies ou de palis, quelquefois de murs; les allées étaient déjà, au XVe siècle, bordées de huis.

Le tracé de ces jardins ressemblait beaucoup à ces plans que nous voyons reproduits dans les œuvres de Du Cerceau (5), c’est-à-dire qu’ils ne se composaient que de plates-bandes séparées par des allées et de grandes pelouses quadrangulaires (préaux) entourées d’arbres et de treilles formant ombrage.

Les abbayes possédaient de magnifiques jardins avec vergers, qui étaient souvent, pour ces établissements religieux, une source de produits considérables.

Les moines faisaient exécuter des travaux importants pour y amener de l’eau et les arroser au moyen de petits canaux de maçonnerie ou de bois.

Tel monastère était renommé pour ses pommes ou ses poires, tel autre pour ses raisins ou ses prunes; et, bien entendu, les religieux faisaient tout pour conserver une réputation qui augmentait leur richesse.

1 : De ornatu mundi, poëme de Hildebert.

2 : Capitularia, éd. de Baluze, t. I, ch. CCCXXXVII.

3 : Ch. CCCXLI et CCCXLII.

4 : Composé, vers 1393, par un bourgeois parisien. Publ. par la Société des bibliophiles français. T. II, p. 43 et suiv.

5 : Des plus excellens bastimens de France.

 

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