« L’homme qui recourt à des moyens artificiels pour engourdir ses facultés reste souvent immobile pendant toute sa vie »

Voici un nouvel extrait de Plaisirs vicieux, de Léon Tolstoï, toujours aussi fascinant dans ses descriptions et sa vision des choses.

Jusqu’à quel degré l’usage du tabac peut-il étouffer la voix de la conscience ?

Nous n’avons pas besoin de chercher des données pour la solution de cette question dans les cas exceptionnels du crime et des remords. Il suffit d’observer l’attitude de tous les fumeurs.

Tout fumeur, lorsqu’il s’adonne à sa passion, oublie et dédaigne les règles les plus élémentaires des convenances dont il exige cependant l’observation par les autres et qu’il observe lui-même dans tous les autres cas, lorsque sa conscience n’est pas complètement engourdie par le tabac.

Toute personne d’éducation moyenne considère comme inconvenant et même grossier de déranger la tranquillité ou la commodité des autres, et surtout de nuire à leur santé pour la satisfaction d’un plaisir personnel.

Personne ne se permettrait, par exemple, de crier dans une chambre où se trouve du monde, d’y faire entrer de l’air trop froid ou infecté de mauvaises odeurs. Tandis que sur mille fumeurs, il ne s’en trouverait peut-être pas un qui se priverait de remplir de fumée une chambre où se trouvent des femmes et des enfants.

Si, avant d’allumer sa cigarette ou son cigare, il en demande la permission aux personnes présentes, tout le monde sait qu’il s’attend sûrement à cette réponse : « Mais comment donc, je vous en prie ».

On ne peut s’imaginer cependant combien doit être désagréable, pour ceux qui ne fument pas, de respirer un air empoisonné par l’odeur du tabac et les bouts de cigarette qui traînent dans les verres, les tasses, les chandeliers, les assiettes, ou même seulement dans les cendriers.

Si l’on suppose même que les adultes qui ne fument pas peuvent supporter toutes ces incommodités, on ne peut affirmer que cela soit sain pour les enfants auxquels on ne demande jamais la permission de fumer.

Et cependant des personnes très honorables et très charitables sous tous les rapports fument en présence des enfants, à table, dans de petites pièces, et cela sans remords (…).

Le travail physique est pénible, mais le travail intellectuel nous parait l’être bien davantage. Selon la remarque de Lessing, les hommes ont l’habitude de cesser de penser dès que le processus du raisonnement devient pénible. J’ajoute que c’est précisément à ce moment-là que le travail devient fructueux.

L’homme sent instinctivement que les problèmes moraux qui se dressent devant lui et qui exigent avec instance une solution immédiate, ces problèmes de sphinx auxquels il faut répondre à tout prix, ne peuvent pas être examinés sérieusement sans un effort constant et persévérant, et c’est ce qui le rebute.

Et alors, s’il était dépourvu de moyens propres à engourdir ses facultés intellectuelles, il lui serait impossible d’effacer des tables de sa conscience les questions du jour, et, bon gré mal gré, il se trouverait dans des conditions qui exigeraient une réponse et qui n’admettent ni refus ni délai.

Mais voilà qu’il trouve le bon moyen de retarder la solution de ces questions urgentes chaque fois qu’elles se dressent devant lui, et il en profite.

Dès que la vie lui demande une solution avec insistance et le harcèle pour l’obtenir, il a recours à ce moyen artificiel et se débarrasse ainsi de l’ennui qu’il en éprouve.

Sa conscience ne le force plus à résoudre rapidement les problèmes de sa destinée, et il reste sans solution jusqu’à ce qu’il soit lucide et que sa conscience lui donne un nouvel assaut.

La même chose se répète indéfiniment pendant des mois, des années, et souvent pendant toute la vie, et l’homme continue à se trouver toujours en face des mêmes problèmes moraux sans jamais faire un pas vers la solution.

Et cependant le progrès de la vie humaine consiste dans la solution des problèmes moraux. L’homme ne le comprend pas ainsi.

Il procède comme celui qui, ayant perdu une perle dans un ruisseau et voulant éviter de plonger dans l’eau froide, trouble l’eau comme exprès pour ne pas voir la perle et recommence chaque fois que l’eau redevient limpide.

L’homme qui recourt à des moyens artificiels pour engourdir ses facultés reste souvent immobile pendant toute sa vie. Il demeure à la même place, voit le monde à travers le brouillard d’une conception contradictoire de la vie admise une fois pour toutes.

Dès qu’une lueur apparaît à son esprit, il se recule jusqu’au mur infranchissable derrière lequel il s’est déjà réfugié de la même façon il y a dix, quinze et même vingt ans, et dans lequel il ne peut pratiquer une brèche, parce qu’il continue avec entêtement à engourdir sa pensée qui, seule, lui donnerait le moyen d’aplanir l’obstacle.

Tout le monde a la possibilité de contrôler la vérité de cette image sur lui-même et sur les autres. Qu’il évoque devant les yeux de son âme les événements principaux de sa propre vie pendant la période où il s’adonnait à l’alcool et au tabac, et qu’il examine la même période de la vie des autres.

Il apercevra nettement alors une ligne de démarcation caractéristique séparant les buveurs et les fumeurs de ceux qui ne le sont pas, car plus l’homme fait usage de narcotiques et d’excitants, plus il s’abrutit et s’immobilise au point de vue intellectuel et moral.

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