Érasme et Thomas More sur la chasse

Érasme est l’une des grandes figures de l’humanisme, au seizième siècle; l’oeuvre la plus connue de ce philosophe hollandais est Éloge de la Folie. Dans cette oeuvre, c’est la “folie” personnifiée qui parle, se moquant des êtres humains qui ne cessent, en fait, de lui obéir.

Voici un passage où il parle de la chasse, exprimant le même point de vue que son ami Thomas More, auteur de l’Utopie. Ce qu’il est très intéressant de noter, c’est comment la chasse peut exercer une fascination en tant que tradition du puissant, du grand propriétaire. C’est encore très présent avec toute une culture obséquieuse de la part de gens aidant à ce type de chasse décrite.

D’ailleurs, mon opinion à moi, la Folie, c’est que, pour tout un chacun, plus étendue est sa gamme de divagations, plus heureux il est, à condition toutefois de rester dans le type de démence qui est mon apanage, vaste domaine en vérité, à telle enseigne que je me demande s’il est possible, parmi tous les hommes, d’en trouver un seul qui soit sage à toute heure et ne soit pas sujet à quelque forme de démence.

A vrai dire, toute la différence se ramène à ceci : l’homme qui prend une citrouille pour une femme, on lui colle le nom de dément, parce que ce cas est rarissime ; en revanche, si un mari partage sa femme avec beaucoup d’autres, jure ses grands dieux qu’elle est une super-Pénélope et s’en félicite avec emphase, dans son égarement bienheureux, personne ne le traite de dément, pour la bonne raison que cette mésaventure est maintenant le lot de beaucoup de maris.

Dans cette catégorie se rangent aussi les gens qui méprisent tout, sauf la chasse aux bêtes sauvages et se flattent d’éprouver un plaisir incroyable dès qu’ils entendent l’abominable son du cor et les glapissements des chiens.

Ma parole ! Quand ils mettent le nez sur les crottes des chiens, pour eux, ça sent bon la cannelle ! Et puis quel doux plaisir, chaque fois qu’il y a une bête sauvage à dépecer !

On autorise la menuaille à débiter taureaux et moutons, mais une bête fauve, ce serait sacrilège, il faut, pour la découper, être un homme bien né.

Tête nue, à genoux, avec le coutelas ad hoc (tout autre est prohibé pour cet office), il découpe religieusement, avec certains gestes, certains membres, dans un certain ordre.

Pendant ce temps, autour de lui, la foule silencieuse admire bouche bée, comme une nouveauté, ce spectacle déjà vu plus de mille fois.

Mieux encore : le chanceux qui a pu goûter la moindre parcelle du fauve s’estime promu à un rang de noblesse non négligeable.

Ces gens-là, à force de poursuivre les bêtes fauves et de s’en repaître, en arrivent uniquement à régresser eux-mêmes vers un état presque sauvage, tout en demeurant convaincus qu’ils mènent une vie royale.

Et voici les très intéressants passages de l’Utopie de Thomas More, qui lui se placent du point de vue de la morale.

Hors de la ville, il y a des boucheries où l’on abat les animaux destinés à la consommation ; ces boucheries sont tenues propres au moyen de courants d’eau qui enlèvent le sang et les ordures.

C’est de là qu’on apporte au marché la viande nettoyée et dépecée par les mains des esclaves ; car la loi interdit aux citoyens le métier de boucher, de peur que l’habitude du massacre ne détruise peu à peu le sentiment d’humanité, la plus noble affection du cœur de l’homme. Ces boucheries extérieures ont aussi pour but d’éviter aux citoyens un spectacle hideux, et de débarrasser la ville des saletés, immondices, et matières animales dont la putréfaction pourrait engendrer des maladies (…).

Les Utopiens regardent aussi comme imaginaires les plaisirs de la chasse et des jeux de hasard, jeux dont ils ne connaissent la folie que de nom, ne les ayant jamais pratiqués. Quel amusement pouvez-vous trouver, disent-ils, à jeter un dé sur un tablier ? et, en supposant qu’il y ait là une volupté, vous vous en êtes rassasiés tant de fois qu’elle doit être devenue pour vous ennuyeuse et fade.

N’est-ce pas chose plus fatigante qu’agréable d’entendre japper et aboyer des chiens ?

Est-il plus réjouissant de voir courir un chien après un lièvre, que de le voir courir après un chien ?

Néanmoins, si c’est la course qui fait le plaisir, la course existe dans les deux cas. Mais n’est-ce pas plutôt l’espoir du meurtre, l’attente du carnage qui passionnent exclusivement pour la chasse ?

Et comment ne pas ouvrir plutôt son âme à la pitié, comment n’avoir pas horreur de cette boucherie, où le chien fort, cruel et hardi, déchire le lièvre faible, peureux et fugitif ?

C’est pourquoi nos insulaires défendent la chasse aux hommes libres, comme un exercice indigne d’eux ; ils ne la permettent qu’aux bouchers, qui sont tous esclaves.

Et même, dans leur opinion, la chasse est la partie la plus vile de l’art de tuer les bêtes ; les autres parties de ce métier sont beaucoup plus honorées, parce qu’elles rapportent plus de profit, et qu’on n’y tue les animaux que par nécessité, tandis que le chasseur cherche dans le sang et le meurtre une stérile jouissance.

Les Utopiens pensent en outre que cet amour de la mort, même de la mort des bêtes, est le penchant d’une âme déjà féroce, ou qui ne tardera pas à le devenir, à force de se repaître de ce plaisir barbare.

Les Utopiens méprisent toutes ces joies, et beaucoup d’autres semblables en nombre presque infini, que le vulgaire envisage comme des biens suprêmes, mais dont la suavité apparente n’est pas dans la nature.

Quand même ces plaisirs rempliraient les sens de la plus délicieuse ivresse (ce qui semble Être l’effet naturel de la volupté), ils affirment qu’ils n’ont rien de commun avec la volupté véritable ; car, disent-ils, ce plaisir sensuel ne vient pas de la nature même de l’objet, il est le fruit d’habitudes dépravées qui font trouver doux ce qui est amer.

On est à la fois près et loin du véganisme. Il y a la compréhension de la morale, pas encore des animaux, mais déjà la chasse était conçue comme barbare!

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