L’engrenage de l’alcool dans L’assommoir

Si l’alcool réussit à se maintenir socialement, malgré tous les désagréments qu’il provoque, c’est parce qu’il est un moyen de « compenser ». Voici de nouveau des extraits de L’assommoir, le roman de Zola, mais cette fois en soulignant trois moments.

Le premier présente le rapport à l’alcool du personnage : ce dernier considère qu’il faut l’éviter, par prudence au travail notamment. Ensuite, il y a la situation après l’accident, et justement ensuite le moment où l’alcool commence à « aider »…

Voici le premier moment.

« Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu’on pût avaler de pleins verres d’eau-de-vie. Une prune par-ci, par-là, ça n’était pas mauvais.

Quant au vitriol, à l’absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir ! Il n’en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait à la porte, lorsque ces cheulards-là entraient à la mine à poivre. Le papa Coupeau, qui était zingueur comme lui, s’était écrabouillé la tête sur le pavé de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribote, de la gouttière du n° 25 ; et ce souvenir, dans la famille, les rendait tous sages.

Lui, lorsqu’il passait rue Coquenard et qu’il voyait la place, il aurait plutôt bu l’eau du ruisseau que d’avaler un canon gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase : “Dans notre métier, il faut des jambes solides.” »

Voici comment Zola retrace les réflexions du personnage, après l’accident qui lui est arrivé…

« Ça n’était pas juste, son accident ; ça n’aurait pas dû lui arriver, à lui un bon ouvrier, pas fainéant, pas soûlard.

À d’autres peut-être, il aurait compris. “Le papa Coupeau, disait-il, s’est cassé le cou, un jour de ribote. Je ne puis pas dire que c’était mérité, mais enfin la chose s’expliquait… Moi, à jeun, tranquille comme Baptiste, sans une goutte de liquide dans le corps, et voilà que je dégringole en voulant me tourner pour faire une risette à Nana !… Vous ne trouvez pas ça trop fort ? S’il il y a un Bon Dieu, il arrange drôlement les choses. Jamais je n’avalerai ça.”

Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une sourde rancune contre le travail. C’était un métier de malheur, de passer ses journées comme les chats, le long des gouttières.

Eux pas bêtes, les bourgeois ! ils vous envoyaient à la mort, bien trop poltrons pour se risquer sur une échelle, s’installant solidement au coin de leur feu et se fichant du pauvre monde. Et il en arrivait à dire que chacun aurait dû poser son zinc sur sa maison. Dame ! en bonne justice, on devait en venir là : si tu ne veux pas être mouillé, mets-toi à couvert.

Puis, il regrettait de ne pas avoir appris un autre métier, plus joli et moins dangereux, celui d’ébéniste, par exemple. Ça, c’était encore la faute du père Coupeau ; les pères avaient cette bête d’habitude de fourrer quand même les enfants dans leur partie. »

Après avoir présenté cette situation où l’ouvrier n’a pas le choix, ni de sa condition ni de son emploi, Zola montre le moment fatidique…

« C’était surtout pour Coupeau que Gervaise se montrait gentille. Jamais une mauvaise parole, jamais une plainte derrière le dos de son mari. Le zingueur avait fini par se remettre au travail ; et, comme son chantier était alors à l’autre bout de Paris, elle lui donnait tous les matins quarante sous pour son déjeuner, sa goutte et son tabac.

Seulement, deux jours sur six, Coupeau s’arrêtait en route ; buvait les quarante sous avec un ami, et revenait déjeuner en racontant une histoire. Une fois même, il n’était pas allé loin, il s’était payé avec Mes-Bottes et trois autres un gueuleton soigné, des escargots, du rôti et du vin cacheté, au Capucin, barrière de la Chapelle ; puis, comme ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait envoyé la note à sa femme par un garçon, en lui faisant dire qu’il était au clou.

Celle-ci riait, haussait les épaules. Où était le mal, si son homme s’amusait un peu ? Il fallait laisser aux hommes la corde longue, quand on voulait vivre en paix dans son ménage. D’un mot à un autre, on en arrivait vite aux coups. Mon Dieu ! on devait tout comprendre.

Coupeau souffrait encore de sa jambe, puis il se trouvait entraîné, il était bien forcé de faire comme les autres, sous peine de passer pour un mufe. D’ailleurs, ça ne tirait pas à conséquence ; s’il rentrait éméché, il se couchait, et deux heures après il n’y paraissait plus. »

Ces trois moments montrent l’engrenage, qui permet à l’alcool de triompher. Sans une situation sociale le permettant, l’alcool ne pourrait pas triompher. C’est pour cela qu’être straight edge, ce n’est pas que pour soi.

Quand dans une soirée, par exemple, on boit de l’alcool même en quantité minime, on ne montre pas une rupture et des gens qui ne savent pas gérer pensent justement qu’ils gèrent, que de toutes façons l’alcool on ne peut pas faire sans.

Alors que si dans une soirée, on ne boit pas de l’alcool, on montre quelque chose d’alternatif, on montre qu’on peut faire sans, que l’alcool n’est nullement une fatalité. Cela peut aider des gens à s’en arracher, cela peut empêcher les gens de trouver l’alcool banal et de voir les risques de s’y plonger agrandis.

Ne pas boire d’alcool, ce n’est pas que se préoccuper de sa santé et de son rapport avec les autres, c’est aussi aider les autres justement en donnant des signes positifs !