Comment se promener dans les bois sans se faire tirer dessus?

Avec quelque 25 millions d’oiseaux et 5 millions de mammifères tués chaque année en France, sans compter un braconnage très actif, la pression de chasse est beaucoup trop forte sur nos terroirs.

Euh, pardon? Comment peut-on conjuguer critique de la chasse et défense du “terroir”? Voici pourtant comment le naturaliste et chroniqueur Marc Giraud présente son nouvel ouvrage, intitulé Comment se promener dans les bois sans se faire tirer dessus ?.

Le point de vue de Marc Giraud reflète un point de vue très partagé dans les régions où les chasseurs exercent une hégémonie complète, comme par exemple la Picardie. La chasse est en effet tellement présente qu’on ne peut même pas se promener: même si on ne risque pas forcément grand chose directement, se promener en présence de types se promenant en bandes avec des fusils n’est guère attrayant…

Alors forcément, pour cette raison, même sans position anti-chasse, nombre de gens trouvent cela insupportable. Comment toucher ces gens? Voilà une question significative! Et pourquoi Marc Giraud, qui a une vision vraiment intéressante dans ses oeuvres, ne va-t-il pas au bout de son raisonnement, pourquoi accepte-t-il tout de même la chasse?

A titre d’illustration, voici l’interview qu’il a accordé au Courrier Picard. On remarquera la subtile prudence des questions, qui d’un côté donnent des gages aux chasseurs, de l’autre tentent de donner la parole à une critique de la chasse…

La chasse est-elle vraiment dangereuse pour les utilisateurs de la nature ?

Quand on se promène un jour d’ouverture de chasse, c’est toujours très inquiétant. On ne risque pas forcément sa vie mais il règne un certain climat d’insécurité. Quand un chasseur tire à 200 mètres de vous, c’est très impressionnant et, malheureusement, les accidents arrivent. On compte en moyenne 150 à 200 blessés par an et une vingtaine de morts. Et encore, tous les accidents ne sont pas recensés. J’évoque par exemple, dans mon livre, le cas de cet enfant de six ans, tué par son frère de 23 ans dans les environs d’Amiens lors d’une partie de chasse, il y a tout juste un an (NDLR : le 29 septembre 2013). Ce sont à chaque fois des vies brisées, des drames humains épouvantables. Je comprends la passion pour la chasse, mais je trouve qu’il y a tellement d’autres choses passionnantes à faire dans la nature.

Selon vous, tout est fait pour que le permis de chasse soit facile à obtenir. Ce problème d’insécurité vient-il en partie de cela ?

Oui. L’examen théorique ne comporte que dix questions, dont une seule est éliminatoire. N’importe qui connaît un peu la nature est susceptible de l’avoir, et ce, pour la vie. C’est une aberration, on devrait instaurer, comme pour les automobilistes, un permis à points. Comme sur la route, il existe évidemment des chasseurs prudents, mais il y a aussi des chauffards qu’il convient de calmer.

Vous laissez entendre également que l’alcool est un facteur aggravant. N’est-ce pas un peu cliché ?

Les chasseurs se veulent bon vivant, soit. Je le suis aussi, mais il ne me viendrait pas à l’idée de prendre le volant quand je suis bourré. Je ne veux pas tomber dans les clichés, mais il m’arrive, dans ma campagne, de voir des chasseurs titubants se rendre à la chasse. Mais le plus effarant, c’est qu’aucun contrôle d’alcoolémie préventif n’est prévu dans les textes. Il n’existe pas non plus de seuil d’alcoolémie au-delà duquel il est interdit de chasser. Et l’état alcoolique n’est pas considéré comme une circonstance aggravante en cas d’homicide à la chasse.

À quoi selon vous est liée cette prétendue indulgence à l’égard des chasseurs ?

C’est un lobby très bien organisé qui dispose de soutiens politiques de taille. À l’Assemblée nationale, le groupe chasse compte 120 députés, soit deux fois plus par exemple que le groupe consacré à la précarité. La base fait pression sur le sommet, et ça marche. Cela pose un vrai problème de démocratie puisque, dans ce pays, un million de chasseurs a davantage de poids que les 2 millions de cavaliers, 15 millions de randonneurs ou encore 20 millions de cyclistes.

La chasse, c’est un pouvoir politique, mais aussi un pouvoir économique basé là encore sur un système antidémocratique. La cotisation à une fédération de chasse, par exemple, est obligatoire lors de la validation du permis de chasser départemental. C’est contraire au principe démocratique des associations.

Les chasseurs jouent pourtant un rôle important de régulateur, sans eux les villes seraient envahies de bêtes sauvages et les terres agricoles détruites. Votre vision n’est-elle pas caricaturale ?

Les chasseurs s’auto-persuadent qu’ils jouent ce rôle, mais c’est absolument faux. Dans le canton de Genève, par exemple, la chasse est interdite depuis quarante ans et tout se passe bien. Prenons l’exemple du sanglier, considéré comme une espèce nuisible. S’il y a autant de sangliers, c’est tout simplement parce que ce sont les chasseurs qui favorisent sa prolifération, mais c’est vrai pour d’autres espèces, au travers de la pratique de l’agrainage. Et puis dans le contexte d’une chasse privée, il faut qu’un animal rapporte, donc qu il soit présent en masse.

À la fin de votre ouvrage, vous émettez une série de propositions pour une chasse « plus démocratique », et vous proposez notamment la « trêve de la chasse le dimanche ». N’est-ce pas une forme de provocation ?

Le dimanche est le jour de sortie en famille, mais c’est aussi le jour où se produisent le plus d’accidents de chasse. Je ne vois pas où est la provocation ? Nous demandons simplement un partage du temps et de l’espace. Dans l’Europe entière, il existe partout un jour de non-chasse. En France, on chasse tous les jours, tout au long de l’année, si l’on tient compte des battues. Et encore une fois, c’est une minorité qui impose sa loi.

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