Grothendieck et le groupe “Survivre et vivre”

Hier est mort le mathématicien Alexandre Grothendieck, à l’âge de 86 ans, qui était considéré comme une grande figure scientifique du 20ème siècle pour différents travaux. Il a frappé les esprits par son engagement, lié à l’écologie, mais très brouillon.

Alexandre Grothendieck était une sorte de hippie génial en mathématiques. Apatride en raison de la seconde guerre mondiale (son père meurt à Auschwitz), il refuse de l’armée pour devenir français, devient alors professeur dans différents pays avant de l’être en France dans un institut privé, Institut des hautes études scientifiques, qu’il quittera quand il saura que le ministère de la défense le finance en partie.

Lauréat de la médaille Field, l’équivalent du Nobel en mathématiques, en 1966, il refuse d’aller la chercher dans l’URSS sous Brejnev. Par la suite, il refusera de nombreux prix et finira sa vie, seul, en Ariège à Lasserre. Il a écrit de très nombreux articles au sujet de son engagement, de ses réflexions et de sa vie, remplissant des milliers de pages, de manière énigmatique voire franchement obscure ou incompréhensible, comme par exemple “Récoltes et semailles – Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien“.

Au cours de ce parcours, dans les années 1970, Grothendieck avait fondé le groupe « Survivre et vivre » avec d’autres mathématiciens de haut niveau, dont Pierre Samuel et Claude Chevalley.

Ce groupe a été fondé à Montréal en 1970, et se veut un « mouvement international pour la survie de l’espèce humaine », puis un « mouvement international et interprofessionnel pour notre survie ». Son but est présenté comme suit :

« Lutte pour la survie de l’espèce humaine et de la vie en général menacée par le déséquilibre écologique créé par la société industrielle contemporaine (pollutions et dévastations de l’environnement et des ressources naturelles), par les conflits militaires et les dangers de conflits militaires. »

Pour résumer, le groupe « Survivre et vivre » entend survivre en s’opposant aux conséquences du « monde industriel », et vivre en abolissant la contradiction entre les scientifiques et la population.

Pour cette raison, les scientifiques doivent se tourner vers la population, et catégoriquement tout lien, même passif avec les militaires.

Plus concrètement, le groupe essayait de développer une sorte de contre-culture, au moyen d’une sorte de fanzine, allant jusqu’à  tirer 12500 exemplaires. Le milieu était celui de Charlie Hebdo et de La gueule ouverte, ces journaux satiriques engagés dans ce qui était déjà l’esprit de la « décroissance », la CNT, les pacifistes, etc.

On est dans un ton très satirique – cynique, comme en témoigne cet exemple de dessin qu’on pouvait trouver.

Pour le ton, on ne sera guère étonné de voir cette idéologie localiste – décroissant – individualiste qui va du Larzac à Notre-Dame-des-Landes, avec toujours cette mystique de la petite production, de la communauté autogérée, etc.

Entre des appels anti-militaristes et des critiques du nucléaire, on peut par exemple trouver un article très révélateur sur… la recette du lait caillé, afin d’éviter d’avoir à acheter des yaourts industriels, dont l’emballage pollue.

On peut trouver les publications de ce groupe sur cette page ; voici un extrait plutôt intéressant (par rapport au reste!) et pouvant aider à comprendre le sens de cette approche.

Le groupe « Survivre et vivre » n’a jamais ainsi voulu assumer de gérer un quelconque changement : ainsi l’écologie était à la fois saluée, à la fois rejetée comme voulant ralentir la croissance et la gérer à long terme, et donc assumer de diriger l’Etat, ce à quoi le groupe, dans un esprit anarchiste, rejette.

Au final, cela a contribué plus qu’autre chose à renforcer le mouvement dit « désirant » des années 1970 (vivre selon ses désirs, etc. etc.), dans ce fameux esprit libéral-libertaire qui a suivi 1968, avec cet esprit de petites communautés hippies critiques de la “société technicienne”, une idéologie qu’on retrouvera par la suite ces quinze dernières années dans ces fameuses revues gratuites distribuées dans les magasins bios.

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