Sur la nature de la “domestication” en Amérique

Le cobaye ou cochon d’Inde est le plus typiquement et le plus anciennement domestiqué des Rongeurs.

Depuis maintenant 4 500 ans, cet attachant petit caviidé est élevé en liberté dans les habitations rurales des Andes, où il constitue à la fois un éboueur peu encombrant et une réserve permanente de viande, bien souvent la seule (Gade 1967 ; Huss 1982).

Importé en Europe, il est devenu, pour la facilité de sa manipulation et de son entretien, un animal de compagnie apprécié des enfants et le premier animal de laboratoire — c’est d’ailleurs de son nom en tupi, sabûja, via le portugais çabuja et le latin cobaya des naturalistes du XVIIIe siècle, que vient le mot français « cobaye », sujet d’expérience (Bloch & von Wartburg 1964 : 138).

Les conditions de sa première domestication sont mal connues : il aurait d’abord été chassé — probablement piégé — (à partir de — 10 000) avant de devenir un aliment de prédilection, d’être apprivoisé et peut-être parqué (entre —7700 et —6300) et enfin pleinement et massivement domestiqué (par endroits à partir de — 5000, définitivement vers -2500) (Lavallée 1990 : 28-29).

Leurs incisives et leur régime alimentaire, qui leur permettent de s’attaquer à des nourritures extrêmement diversifiées, ainsi que leur rythme de reproduction très élevé font des Rongeurs de redoutables voleurs de réserves alimentaires, auxquels les hommes ont toujours livré une guerre acharnée ; on peut donc imaginer qu’à force de traquer les ancêtres du cobaye, les anciens habitants des Andes ont fini par comprendre le parti qu’ils pouvaient en tirer. (…)

Résumons-nous. Le continent américain se signale par une association ori­ginale de trois types d’actions domesticatoires :

1) à l’époque précolombienne : « premières domestications » d’espèces indigènes peu nombreuses (alpaca, lama, cobaye, dindon et canard à caroncule), selon un processus néolithique bien connu de « chasse sélective » (surtout, ici, pour les camélidés) ;

2) à toutes les époques : apprivoisements nombreux, presque systématiques dans certaines sociétés amérindiennes, d’animaux sauvages isolés, apprivoise­ments qui ont pu tantôt favoriser (chien) tantôt empêcher (bison, caribou) les domestications « vraies » ;

3) à partir du XVIe siècle : re-domestication d’animaux qui, après avoir été introduits par les Européens (pintade, bœuf, cheval), étaient retournés en maints endroits, parfois massivement, à la vie sauvage (animaux marrons) à la faveur des désordres qui accompagnèrent la Conquête.

Ces faits posent, me semble-t-il, deux grandes questions aux américanistes. Première question : existe-t-il un lien nécessaire — et de quelle nature ? — entre ces processus domesticatoires et des strates socio-culturelles qui corres­pondraient, en gros :

1) à des sociétés agro-pastorales andines plus ou moins intégrées dans un cadre étatique (un peu à la manière des nomades montagnards de l’Ancien Monde) ;

2) à des sociétés de chasseurs-cueilleurs vivant en marge des formations étatiques ;

3) à des systèmes, sans équivalent ailleurs (sauf peut-être en Sibérie ?), qui associent, à des degrés divers, la chasse et l’élevage (Gua-jiro, Indiens des Plaines) — sociétés et systèmes auxquels s’ajoute évidemment

4) le système hispano-américain fondé sur l’élevage bovin extensif et la grande propriété.

Deuxième question : ces processus domesticatoires, ainsi que les ensembles socio-culturels auxquels ils sont éventuellement liés, forment-ils des systèmes domesticatoires indépendants les uns des autres ? ou bien sont-ils interdépendants, leur association constituant la base d’un seul et même système domesticatoire américain intégré et original ? On permettra au non-américaniste que je suis d’ajouter que je penche fortement pour cette dernière hypothèse.
(Un Aspect méconnu de l’histoire de l’Amérique : la domestication des animaux)

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