Sur l’origine non écologiste de “l’écologie politique” en France

Avant de regarder plus en avant la pensée de Pierre Moscovici, voici une présentation vraiment très intéressante du lien ayant existé entre lui et Alexandre Grothendieck. Au-delà de la dimension intellectuelle (par ailleurs plus ou moins incompréhensible avec son jargon universitaire), il faut surtout voir la dimension culturelle.

Ce que dit l’auteur de l’extrait publié ici, c’est que l’écologie (en France) est le produit non pas de gens défendant la Nature, mais d’une critique de la technologie. C’est très vrai et cela révèle bien des choses! On le voit même aisément avec la critique de la science ayant existé dans les années 1930, dont est issu le pétainisme avec son fameux “la terre elle ne ment pas”.

Comprendre cela permet de voir que les “zadistes” ne sont nullement des gens “nouveaux” ayant “choisi”. Ils sont le fruit de tout un arrière-plan culturel.

L’article ci-dessous consiste en mémoire en Sciences Sociales (Mention Histoire des sciences, technologies et sociétés) intitulé “Les années 1968 et la science Survivre … et Vivre, des mathématiciens critiques à l’origine de l’écologisme”, qu’on peut lire en ligne ici.

“Le discours écologiste de Survivre possède un statut similaire lorsqu’il proclame l’adéquation entre écologie et révolution ou dessine le tableau utopique d’une société écologisée.

Pourtant, la légitimité conférée aujourd’hui aux questions écologiques oriente les entretiens vers un discours plus consensuel, la valorisation d’une sensibilité écologique faisant parfois pendant au silence entourant la critique de la science ou de l’expertise.

Toutefois, j’ai été frappée par la complexité des positions des personnes les plus impliquées dans Survivre.

Tandis que l’Histoire des Amis de la Terre de P. Samuel rappelle aux plus jeunes l’époque où l’association défendait une position moins gestionnaire, nombreux sont ceux qui ont renoncé, avec Survivre, à aborder directement la question écologique.

Ces entretiens m’ont appris la réticence initiale vis-à-vis de la «mentalité écologique» de ceux qui tenteront de la définir comme l’opposé de la «mentalité technicienne» avant d’en faire une critique étayée.

Corroborant l’impression que donne la lecture des bulletins de liaison, ces entretiens montrent que la sensibilité écologique était plus ancrée dans les groupes provinciaux de Survivre, dont elle fut le moteur premier de constitution (…).

Les mathématiciens de Survivre tissèrent des liens étroits avec l’ethnologue Robert Jaulin et le spécialiste de psychologie sociale – par ailleurs historien des sciences – Serge Moscovici, interactions qui semblent se retrouver dans Leur alliance [qui] reproduit de façon inversée celle du groupe [de mathématiciens appelé] Bourbaki et du structuralisme.

Unis dans un combat contre les prétentions unitaires d’une science totalisante, étouffant l’individu dans les mailles de ses structures, ils se font ensemble les défenseurs du sujet et de la subjectivité.

Au sein du mouvement écologique naissant, ils défendent ce que Jean Jacob nomma un «naturalisme actif», invitant à reconsidérer la coupure nature/culture plutôt que luttant pour la protection d’espaces naturels vierges.

Enfin, ils partagent la recherche d’une science «ordinaire», exigence que Moscovici portera sur le plan académique au colloque sur «L’unité de l’homme».

Sur le plan intellectuel, l’écologie – qui trouve alors ses lettres de noblesse dans les ouvrages de Serge Moscovici – semble ainsi émerger en réaction au structuralisme dominant (…).

Enfin, on l’a vu, il existe un lien entre l’engagement de ces scientifiques critiques et la naissance d’un mouvement d’écologie politique, également largement influencé par le mouvement naturaliste, que nous avons évoqué à plusieurs reprises.

Les naturalistes occupant traditionnellement le créneau de la protection de la nature et leur engagement étant intimement lié à leur profession, on peut émettre l’hypothèse, qui resterait à vérifier, selon laquelle l’émergence d’un mouvement radical d’écologie politique remettant en cause l’expertise scientifique aurait contribué à déplacer les enjeux et à modifier l’engagement naturaliste et le développement de l’ensemble du mouvement d’écologie politique, jusqu’ici peu étudié.

L’histoire du mouvement d’écologie politique est peu connue.

Principalement explorée par celle des partis politiques, elle l’est peu en ce qui concerne ses débuts.

Dominique Allan-Michaud, Jean Jacob, Yves Frémion, Pierre Samuel et Claude-Marie Vadrot ont cependant contribué à en poser de solides jalons.

L’histoire du Ministère de l’Environnement nous est restituée par les travaux de Florian Charvolin et Pierre Lascoumes, celle de l’écologie comme discipline scientifique par ceux de Jean-Paul Deléage et de Jean-Marc Drouin.

S’il existe peu de travaux portant sur les débuts du mouvement d’écologie politique, il ne semble pas non plus que les recoupements de toutes ses histoires aient été envisagés alors qu’ils semblent centraux.”

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