Rabbins et chamanes

La religion n’est pas qu’une source de folie et d’oppression, c’est aussi une manière étrange de tenter de comprendre la Nature. C’est ce genre de choses que Charlie Hebdo n’a jamais compris, ne voyant qu’un aspect de la question.

Chaque religion est, d’une manière déformée, un dialogue avec la Nature, une tentative de comprendre comment vivre harmonieusement. En fait la religion c’est aussi une psychologie, un état d’esprit.

Voici un exemple improbable avec un compte-rendu (tiré d’Actualités juives) d’une rencontre (organisée par l’association Coeur de forêt) qu’on peut penser assez originale, mais dont le fond est tout à fait logique, le judaïsme regorgeant de référence à la Nature (comme par ailleurs toutes les religions) : « le Juste fleurit comme le palmier (…) comme le cèdre du Liban il est élancé », « Un homme est comme un arbre des champs », « Comme les jours des arbres seront les jours de mon peuple », « Il sera tel un arbre planté au bord de l’eau », etc.

Grands chefs indiens et Grands rabbins, l’incroyable rencontre

Tournure exceptionnelle pour le dialogue interconfessionnel le mercredi 3 décembre, puisque trois chefs indiens de la forêt amazonienne ont rencontré des grands rabbins. Au programme : échanges sur les spiritualités, les conceptions de la nature et les récits de la création.

Etait-ce une première fois ? Quoi qu’il en soit, trois chefs des spiritualités natives du « Nouveau monde » se sont trouvés au sein d’une synagogue. Hôte de cette rencontre à l’initiative de Jérémie Déravin-Rubinstein, fondateur de l’associations « Cœur de forêt », l’ancien Grand rabbin de France Joseph Haïm Sitruk était entouré du rabbin Michaël Azoulay, qui représentait l’actuel Grand rabbin de France Haïm Korsia, du Rav Lemmel, et du Rav Abergel.

Ces membres éminents du judaïsme français ont eu la joie d’accueillir Benki Piyako Ashaninka du Pérou, Puwë Puyanawa du Brésil, et Walter Lopez Shipibo du Pérou, tous trois chefs spirituels de leurs tribus respectives et chamans-guérisseurs.

Proximité avec le hassidisme?

S’il s’avère périlleux de rendre compte d’un dialogue de près d’une heure trente sur les points communs et les différences entre la spiritualité juive et la spiritualité des peuples de la forêt, précisons que sa teneur fut amicale d’un bout à l’autre.

La cosmologie amérindienne demeure complexe pour la métaphysique occidentale, mais elle entretient des correspondances surprenantes avec la mystique juive et sa conception de la nature et de la création.

De même, les phrases de Walter Lopez Shipibo, prononcées sur un étrange rythme, sembleront familières à qui possède une approche du hassidisme : « Tout parle, tout reçoit : la terre gémit, les arbres se balancent, les plantes portent la sagesse ; nous apprenons par le silence ».

Puis, s’attardant sur les nombreux livres dans la synagogue, il a eu cette sentence lumineuse : « Les peuples de la forêt apprennent le monde grâce à la Nature. La Nature des juifs se tient dans leurs livres. »

Toute religion considère, d’une certaine manière, que Dieu c’est la Nature, sauf qu’évidemment au contraire de Spinoza elles considèrent que Dieu a une « personnalité » à part et que c’est lui qui a donné l’existence à la Nature.

Les religions manient ici une savante ambiguïté, afin d’apparaître comme liées à la Nature, ou plutôt comme conforme à la Nature. Dans le cadre du judaïsme ou de l’Islam, manger cacher et halal respectivement est considéré par les adeptes de ces religions comme une sorte de véganisme authentique, d’alimentation bio authentique, c’est-à-dire étant moralement correct, bon pour la santé.

On sait également qu’avec la conférence de l’ONU à Paris en décembre, le pape va carrément sortir une encyclique, histoire de repeindre en vert l’Église.

Tout cela va exiger des débats et des discussions, et un sacré niveau parce qu’on ne peut pas réfuter les religions en disant simplement « bouh c’est le mal » comme le feront inévitablement les quelques antispés en mal de radicalité verbale. La question de fond, c’est la Nature, le rapport avec elle, c’est un enjeu de civilisation, cela demande du sérieux !