La fuite au lieu de l’universalisme

Ce sont des gens qui sont à la fois extrêmement proches et extrêmement loin du véganisme. Adeptes des religions juive ou musulmane, ou bien partisan des « zad », ils critiquent le « monde moderne ». Ils prônent des rapports différents avec les animaux et la Nature.

Mais au lieu d’aller de l’avant, vers l’universalisme, ils idéalisent le passé. Ils s’imaginent que dans le passé, il y avait justement des rapports corrects avec les animaux et la Nature, et qu’il suffit de recréer cela pour agir correctement.

Car on n’est pas dans la créativité, dans l’éloge de ce qui est nouveau : tant les uns que les autres assument ouvertement de se tourner vers le passé et de « revenir » aux méthodes qui y prédominaient.

Le « monde moderne » n’est pas critiqué, il est simplement nié. C’est l’éloge de la fuite : pour les religieux juifs et musulmans, c’est l’alyah et la hijra, le départ dans des zones où l’on peut vivre de manière « conforme », départ qui connaît plusieurs degrés : le communautarisme (urbain et plus rarement dans des villages), le départ dans d’autres pays.

Pour les autres, il y a les ZAD, ou l’installation dans des zones rurales : il ne faut pas ici penser qu’aux ZAD, il y a tout le mouvement de « l’insurrection qui vient » qui a concerné plusieurs milliers de personnes.

Tous ces gens ne sont nullement choqués par le véganisme, ni par l’affirmation comme quoi il faut changer son rapport avec les animaux et la Nature. Mais au lieu de reconnaître l’existence du monde moderne et de dire qu’il faut le changer, ces gens choisissent une porte de sortie individuelle.

C’est exactement comme l’ont fait (et le font) les hindouistes européens du type « Hare Krishna », qui ont dès les années 1970 appelé au départ pour une vie plus « saine », en dehors du monde moderne. Aux Etats-Unis, cela a également une grande importance avec une partie du mouvement hippie.

Voici un extraitd’un très intéressant article du Monde, intitulé L’antipolitique, péché originel de la Silicon Valley.

Dans les années 1960, les hippies convergeaient vers San Francisco pour y vivre en marge de la société. Aujourd’hui, cette ville attire des geeks prêts à monétiser la moindre ligne de code. Comment s’est opérée cette transformation ?

Une filiation directe existe entre ces deux groupes. Le mouvement néo-communaliste, comme je l’appelle en référence à ses idéaux de vie en commune, a en effet profondément inspiré le monde de l’informatique. Leur ambition était de changer le monde, mais très marqués par la guerre du Vietnam, ils se méfiaient de l’Etat, qu’ils assimilaient au complexe militaro-industriel. Il n’y avait pas chez eux d’ambition politique, comme c’était le cas dans l’autre courant de la contre-culture américaine, plus proche de Mai 68.

La commune devait permettre de cultiver et partager un même état d’esprit, libéré des injonctions de la bureaucratie. Et ainsi, par cercles concentriques, petit à petit, cette communauté de valeurs pourrait s’étendre et changer le monde. Cette idée était au cœur de la contre-culture qui était florissante à San Francisco dès 1967.

La réalisation personnelle constituait le second pilier de cette utopie. L’individu était incité à s’affirmer et se construire au sein de cette commune, notamment par la création d’une petite entreprise, investie dans l’économie durable, ou par la prise de LSD pour arriver à une forme d’éveil spirituel.

Les néo-communalistes nourrissaient enfin un fort intérêt pour la technologie, notamment les systèmes stéréo, que chacun pouvait apprendre à transformer et à adapter en fonction de ses désirs.

Cependant, au début des années 1980, ce rêve s’était évanoui. Les communes des années 1960 s’étaient effondrées. La guerre du Vietnam ne s’était pas terminée avant 1972, et l’Etat était toujours aussi puissant. Pour un personnage comme Stewart Brand, créateur en 1968 de l’emblématique Whole Earth Catalog, qui visait à donner « accès aux outils » pour une vie plus respectueuse de l’environnement et en parfaite autonomie, l’échec était cuisant.

L’informatique est pourtant un outil qui émerge rapidement à partir de la fin des années 1970.

Oui, Stewart Brand a trouvé dans l’informatique le moyen de se réinventer. La lecture du livre du journaliste Steven Levy, The Hackers, fut une grande source d’inspiration pour lui. Paru en 1984, cet ouvrage est le premier à décrire la culture hacker. Stewart Brand va s’inscrire dans ce mouvement dans l’espoir de réaliser la communauté de consciences dont rêvait la contre-culture. L’informatique en serait le véhicule. Stewart Brand organise la première conférence de hackers en 1984 à San Francisco. L’événement ne réunit pas que des mordus d’informatique, mais aussi des hommes d’affaires, ainsi que d’anciens membres de la contre-culture.

Sous prétexte de communauté « correcte », on bascule dans le particularisme, qui soit idéalise un passé comme le font les religions ou les « décroissants », ou bien dans l’esprit d’entreprise utilisant des idées nouvelles pour les transformer en vecteurs de business.

A Tarnac l’appel à la révolution de la vie quotidienne a culminé en ouverture d’une épicerie, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes s’est transformée en apologie de la petite production paysanne, etc.

C’est le principe de la fuite : au lieu de partir de la critique de la réalité pour aller à l’universel, on se précipite dans l’individualisme, pour mieux vivre sa vie pense-t-on, et en tout cas en abandonnant la cause tout à fait nouvelle, moderne, impérativement nécessaire, de la défense de la planète !

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