« L’extension de l’éthique à ce troisième élément de l’environnement humain… »

Aldo Leopold (1887 – 1948) est une figure américaine de la défense de l’environnement, auteur d’un ouvrage qui a marqué la culture américaine : Almanach d’un comté des sables, qui en France a été publié chez Flammarion.

On y retrouve un mélange de trois tendances : celle du petit propriétaire des grandes plaines américaines qui veut son lopin de terre et pratique la chasse et la pêche, celle du naturaliste étudiant en détail la Nature, enfin l’écologie en tant que défense de la dite Nature.

Une citation très célèbre de lui, jouant un grand rôle dans l’identité de « l’écologie profonde », est la suivante :

« Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse. »

Il y a là quelque chose de très fort, puisqu’il s’agit de défendre la Nature en soi. Il y a par contre aussi la mise en avant de la « stabilité », précisément comme dans l’écologie chrétienne ou encore les « décroissants ».

Voici un extrait très intéressant de l’Almanach, où Leopold donne son point de vue : les humains ont une conception du vivre ensemble en politique et en économie, mais il manque l’écologie.

La séquence éthique

Cette extension de l’éthique, qui n’a été étudiée jusqu’à, présent que par les philosophes, est en réalité un processus d’évolution écologique. Ses séquences peuvent être décrites en termes écologiques aussi bien que philosophiques.

Une éthique, écologiquement parlant, est une limite imposée à la liberté d’agir dans la lutte pour l’existence. D’un point de vue philosophique, une éthique distingue entre des formes sociales et asociales de conduite.

Il s’agit de deux définitions différentes d’une même chose. Cette chose a son origine dans la tendance des individus ou des groupes’ interdépendants à mettre au point des modes de coopération.

L’écologiste les appelle symbioses. La politique et l’économie sont des symbioses avancées où la compétition primitive du chacun pour soi a été remplacée, en partie; par des mécanismes de coopération pourvus d’un contenu éthique.

La complexité des mécanismes de coopération augmente en même temps que la densité de population et l’efficacité des outils. Il était par exemple plus simple de définir les usages asociaux des pierres et des massues à l’époque des mastodontes, que des fusils de chasse et des panneaux publicitaires à l’époque des moteurs.

Les premières éthiques se préoccupaient des relations entre individus : le décalogue mosaïque en est un exemple. Plus tard, il fut question de la relation entre l’individu et la société.

La règle d’or est une tentative pour intégrer l’individu à la société [cf Matthieu 7, 12, et Luc 6, 31] ; la démocratie, pour intégrer l’organisation sociale à l’individu. Il n’existe pas à ce jour d’éthique chargée de définir la relation de l’homme à la terre, ni aux animaux et aux plantes qui vivent dessus. La terre, comme les petites esclaves d’Ulysse, est encore considérée comme une propriété.

La relation à la terre est encore une relation strictement économique, comportant des droits mais pas de devoirs.

L’extension de l’éthique à ce troisième élément de l’environnement humain constitue, si mon interprétation est correcte, une possibilité de l’évolution et une nécessité écologique.

C’est la troisième étape d’une séquence où les deux premières ont déjà été atteintes.

Les penseurs individuels, depuis l’époque d’Ézéchiel et d’Isaïe, ont établi que la spoliation de la terre n’est pas seulement un mauvais calcul, mais un mal. La société, cependant, n’a pas encore affirmé cette croyance.

Je considère le mouvement écologique actuel comme l’embryon d’une telle affirmation.

Une éthique peut être considérée comme un guide pour faire face à des situations écologiques si neuves ou si complexes, ou impliquant des réactions si lointaines que le chemin de l’intérêt social ne peut être perçu par l’individu moyen. L’instinct animal est un guide qui permet à l’individu de faire face à de telles situations. Il se peut que l’éthique soit une sorte d’instinct communautaire en gestation.

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