Déni du risque : le cas de l’usage de cannabis

La consommation de cannabis ramollit les esprits, mais le déni est puissant, s’appuyant notamment sur la séparation arbitraire entre drogues dites douces et dures. Voici un très intéressant extrait au sujet d’un tel déni, tiré d’un article sur les conduites à risque des jeunes, publié en 2002 dans un dossier sur la jeunesse.

Déni du risque : le cas de l’usage de cannabis

Lorsque l’on interroge des usagers de cannabis, des arguments très similaires aux précédents sont avancés.

En effet, pour ces usagers, le déni du risque passe souvent par une différenciation marquée entre cannabis et héroïne : les usagers de la première substance refusent l’étiquette de «drogués » et les risques sanitaires et sociaux qui y sont associés, en désignant comme tels les héroïnomanes.

Ils stigmatisent ainsi un «groupe à risque » auquel ils n’appartiennent pas, pour souligner par contraste l’innocuité relative de leur propre consommation.

Ainsi, les jeunes consommateurs de cannabis affirment que celui-ci ne provoque pas de dépendance et précisent qu’ils l’utilisent dans un cadre récréatif et collectif, par opposition à l’héroïne qui asservit, isole et détruit ceux qui en prennent (Duprez et Kokoreff, 2000).

Pour neutraliser le discours conventionnel condamnant les drogues illicites, ils le nient donc pour le cannabis mais l’acceptent pour l’héroïne. Des travaux anglais observent le même déni du risque, en suggérant qu’il est valable pour le cannabis mais également pour les nouvelles drogues de synthèse (Parker et al., 1998).

Ces travaux pointent aussi la responsabilité des médias et des autorités politiques qui, au cours des années quatre-vingt, ont popularisé le stéréotype de l’héroïnomane compulsif, marginalisé et dangereux, prêt à tout pour s’injecter une dose : la génération qui a grandi avec cette image du «drogué » ne se sentirait pas concernée par les messages préventifs relatifs aux drogues illicites, puisqu’elle ne se reconnaît pas dans ce stéréotype.

Le stéréotype de l’héroïnomane dépendant permet donc aux usagers de cannabis de nier le risque pour eux-mêmes, de sorte que plus ils consomment, plus ils ont tendance à souligner les dangers de l’héroïne ou des autres drogues dites «dures » , et par contraste à affirmer l’innocuité de «leur » produit.

C’est ce qu’illustrent les données du volet français de l’enquête européenne ESPAD (European school survey on alcohol and other drugs).

À mesure que le niveau de consommation de cannabis augmente, les proportions d’adolescents jugeant que l’essai, l’usage occasionnel ou l’usage régulier de cette substance font courir un grand risque chutent de façon spectaculaire.

En revanche, les proportions d’enquêtés déclarant que l’essai de l’héroïne, de la cocaïne ou du crack comporte un grand risque augmentent avec le niveau de consommation de cannabis : plus celui-ci est consommé, plus les dangers des produits réputés «plus durs » sont stigmatisés. (…)

Par ailleurs, les commentaires libres des adolescents interrogés par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) lors de la Journée d’appel de préparation à la défense13 mettent en évidence d’autres mécanismes de déni du risque.

Certains jeunes affirment leur capacité à maîtriser leur consommation, à «garder le contrôle » ; tandis que d’autres soulignent le fait que l’alcool et le tabac, produits licites, sont plus dangereux, puisqu’ils font plus de victimes.

Une fille de 18 ans et un garçon de 17 ans, qui ont consommé tous les deux du cannabis à au moins vingt reprises au cours des 30 derniers jours, déclarent respectivement : «P. S. : essayez, s”il vous plaît de prendre conscience que fumer du cannabis ne nuit que très peu à la santé (mort/ an à cause du cannabis = même pas 1 ; mort/ an à cause du tabac = 60 000 » ; «Quand on consomme du cannabis, je ne pense pas que l”on soit un vrai drogué … pas plus que le fumeur de tabac qui se fume au moins 3 paquets par jour… ».

Évidemment, la question n’est pas ici de savoir si ces adolescents ont tort ou raison : il faut plutôt prendre conscience du fait qu’ils se sentent bien informés (et le sont probablement), et disposent d’arguments solides à opposer aux campagnes de prévention, surtout si celles-ci partent du principe qu’elles s’adressent à des ignorants auxquels il suffit d’apporter la «bonne parole » .

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