Les animaux et leur “vie narrative”

La libération animale  ne doit pas être institutionnalisée, sans quoi elle perd sa substance, se dénature, se transformant en soutien objectif à l’exploitation animale.

Nous avons une version extrêmement mauvaise de ceux qui nient que le véganisme appartient au peuple et en est issu, qui en font une “idée” élitiste, universitaire, sur une base absolument non démocratique, niant toute l’histoire et ses faits (depuis le végétarisme dans le mouvement ouvrier au 19e siècle à l’ALF en Angleterre, le mouvement vegan straight edge, les squats vegans, etc.).

Voici un exemple avec deux extraits d’une thèse qu’on peut lire en ligne, intitulée “Une théorie contextuelle du statut moral des animaux”, faite à la Sorbonne en 2014 par quelqu’un qui est vegan (et désormais professeur sur la philosophie et les animaux, à New York).

On y trouve aucune reconnaissance de la Nature, évidemment tout passe par le prisme de l’anthropocentrisme : il faudrait ne pas tuer les animaux, car eux aussi ont une “vie narrative”. On a ici un exemple classique d’existentialisme maintenu que coûte que coûte, simplement étendu aux animaux. .

1 CONTEXTE

Les études animales sont aujourd’hui en plein essor en France et dans le reste du monde. Les colloques et les publications fleurissent et le nombre d’étudiants effectuant des recherches sur les questions animales en philosophie, en droit, en littérature et en sciences humaines et sociales croit chaque année, bien qu’il demeure encore relativement faible en France.

Cette éclosion a pris racine dans le champ philosophique francophone notamment dans les travaux de Florence Burgat (1997; 2006), Georges Chapouthier (1990), Elisabeth de Fontenay (1998; 2008), Jacques Derrida (2006), Jean-Yves Goffi (1998) et Dominique Lestel (2004; 2007) et a été largement favorisée par la popularisation de l’éthologie.

Plus récemment, le travail d’édition, de traduction et d’introduction de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et d’Hicham-Stéphane Afeissa a contribué à diffuser en français de nombreux textes classiques de l’éthique animale et environnementale (Afeissa 2007 ; Jeangène Vilmer 2008; 2011 ; Jeangène Vilmer et Afeissa 2010).

Notons enfin la traduction française récente d’un grand classique de l’éthique animale, The Case for Animal Rights (Les droits des animaux) de Tom Regan (1983) et la réédition de la traduction épuisée d’Animal Liberation (La libération animale) de Peter Singer (1975).

Ma thèse est un travail de philosophie morale « analytique », en éthique animale, branche de l’éthique appliquée ou pratique dont l’objet est la moralité du traitement des animaux dans nos sociétés : élevage, expérimentation animale, animaux de compagnie, de divertissement, de zoo, préservation des espèces, assistance aux animaux sauvages, etc.

Depuis les travaux de Peter Singer, la littérature sur le sujet n’a cessé de croître. Elle constitue désormais un champ bien défini et vivace de la philosophie morale contemporaine, avec une grande variété de positions théoriques. Son introduction en France n’a cependant été que très tardive et demeure encore timide au sein des facultés de philosophie.

Elle se limitait encore récemment pour l’essentiel à 10 son rapprochement avec l’éthique environnementale , à la critique de l’anthropocentrisme métaphysique et moral traditionnel, à la discussion de deux grandes mouvances théoriques (l’utilitarisme de Peter Singer et la théorie des droits de Tom Regan), enfin à quelques études plus militantes et traductions néanmoins préciseuses des Cahiers Antispécistes.

Depuis sa formulation initiale sous le titre La vie des animaux, entre sciences, éthique, droit et littérature, mon sujet a évolué et s’est précisé. Son axe initial était un examen critique de la connexion entre ce que les sciences naturelles nous apprennent au sujet des animaux d’une part, et leur statut moral d’autre part, ou entre ce que nous savons des animaux et ce que nous leur devons.

Dans quelle mesure une découverte donnée en cognition animale, en éthologie ou en bien-être animal, ou encore une loi écologique donnée, déterminent-elle la façon dont nous devons traiter tels ou tels animaux ?

Les sciences sociales doivent-elles nous faire réviser, voire « relativiser » nos jugements moraux ? Enfin, les conclusions de l’éthique animale sont-elles censées se conformer à un supposé sens commun ? Ce sont des questions que j’aborderai ici mais en suivant les hypothèses précises que je vais présenter ci-dessous.

Les animaux sont irremplaçables car ils ont diverses histoires propres, selon les collectifs auxquels ils appartiennent : domicile, ferme, laboratoire, abattoirs, forêt, océans…

Ces histoires sont vécues en première personne par les animaux et nous sont contées par des souvenirs personnels, des récits d’éthologues, des œuvres littéraires ou des travaux historiques. Même ceux que nous ne voyons pas, ne comptons pas, ne nommons pas, ont leur histoire propre avant que nous ne les apercevions sous forme consommable ou dans des récits ou documentaires animaliers.

Ces histoires permettent, si l’on y prête attention, de percevoir l’irremplaçabilité de chacun et peuvent, le cas échéant, amplifier cette dernière quand elle dépend en outre de relations spéciales. La théorie contextuelle n’implique par conséquent pas que les animaux familiers seraient irremplaçables contrairement aux autres.

Mais leur cas nous a fait saisir ce qui détermine l’irremplaçabilité de tout animal : une vie narrative, pour le bien de laquelle nous et lui pouvons agir, inscrite dans des contextes relationnels divers. La théorie contextuelle prend acte de cette irremplaçabilité fondamentale en même temps que des variations inéluctables du statut.

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