L’éducation au goût comme opération de promotion de l’alcool

L’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie a publié un dossier très intéressant, intitulé “Education au Gout” et Educ’Alcool – Les miroirs aux alouettes du lobby de l’alcool.

Y est présenté l’opération “prévention” du lobby de l’alcool, qui prend les devants pour contrer les partisans de la santé, suivant l’adage : pour que rien ne change, tout doit changer. En prétendant éduquer le goût, c’est une opération de l’alcool qui est mise en place et ici décortiquée.

On apprend ainsi cette chose terrible, ce scandale absolu, qui en dit long sur la déliquescence de notre société :

“Vin & Société met en valeur la culture du vin dès le plus jeune âge. C’est ainsi qu’on peut trouver des mallettes ou kits pédagogiques pour les plus jeunes afin
de “permettre aux plus jeunes de découvrir l’univers de la vigne, les goûts et les terroirs. Cet apprentissage, dès le primaire, favorisera un comportement responsable chez ces adultes avertis de demain.”

En fait ces programmes d’éducation commencent dès la maternelle avec une mallette pédagogique du goût pour les 4-6 ans.

Mais on trouve aussi : Le petit Quotidien, à l’intention des 6-10 ans; Les incollables, un quiz pour les 6-12 ans ; Mon quotidien : pour les 10-14 ans. Ces outils pédagogiques, principalement à base de jeux et de questions/réponses sur le raisin et les métiers de la filière viticole ont pour objectif implicite de produire une norme sociale pour les générations futures.”

Le document est très intéressant, car il montre également comme il y a un discours relativiste s’appuyant sur le prétendu “bon sens”, sur l’individu qui doit être “responsable” et existerait ainsi indépendamment de la société et de son influence. L’alcool comme aventure individuelle est ici bien démystifiée : il y a bien un romantisme de l’alcool à dénoncer.

Voici un passage limpide :

“La consultation du site Internet d’Educ’Alcool [au Canada], ou de celui de Vin et société, qui promeut la même démarche en France, ne permet pas de trouver un argumentaire scientifique, une référence aux données de la littérature internationale, qui donneraient un soubassement solide au postulat des bienfaits de l’éducation au goût. La justification du programme est celle du bon sens et de la tradition par exemple :

Pour Educ’Alcool :”Il faut préciser qu’une première consommation en famille, dans un cadre approprié où tous boivent avec modération, est fort différente de
la consommation entre pairs où la prise de risques et les excès sont valorisés. La mesure est la même, mais le résultat diffère totalement en ce qui touche les
habitudes de consommation. Dans le premier cas, le jeune apprend que la consommation modérée ajoute au plaisir d’être ensemble”

Pour Vin & Société : “Donnez l’exemple [à vos enfants], consommez avec mesure”.

A ce bon sens bien pratique pour éviter une argumentation sérieuse, le lobby de l’alcool, surtout celui du vin en France, ajoute celui de la tradition en se
référant à un passé mythifié et enjolivé.

Ainsi Jean-Robert Pitte, membre du conseil scientifique de l’IREB, regrette [Emission 360° le vendredi 6 novembre 2015 sur LCP] avec lyrisme l’époque bénie où les enfants buvaient du vin à table avec leurs parents, ce qui leur permettait, selon lui, d’affiner leur goût et de prévenir les excès futurs.”

Un autre aspect, très bien vu, est toute cette entreprise de jeu sur les mots, ici intelligemment vue et dénoncée :

“En ce qui concerne les éléments de langage du lobby de l’alcool, il s’agit d’imposer la substitution de mots porteurs de valeurs positives à d’autres plus ambigus, voire négatifs. Ainsi :

– La valorisation de la modération pour tenir à distance l’excès : Le concept de modération, qui signifie retenue, pondération, circonspection, est présenté comme porteur de sagesse, en opposition à l’excès, qui est la perte de contrôle, le désordre, voire la rébellion. Pourtant, chacun sait qu’il n’y a pas de frontière stricte entre l’un et l’autre, mais un continuum de comportement d’ailleurs variable pour une même personne et selon le contexte.

– Le goût plutôt que la consommation : le goût est une qualité qui suppose une démarche d’élévation dans la recherche de distinction, tandis que la consommation est une attitude quasi passive, qui renvoie à un comportement de masse.

– La dégustation plutôt que la consommation, pour les mêmes raisons.

– Le plaisir et non la froideur des données scientifiques.

– La convivialité pour occulter la part de violences sociales ou sexuelles qu’entraine globalement la consommation d’alcool par la population

– La responsabilité au lieu de l’ivresse : le qualificatif responsable est particulièrement employé pour atténuer la portée négative d’autres mots, par exemple la consommation responsable. (…)

Pour la même raison, les gêneurs, en particulier les acteurs de santé publique, seront dénigrés et désignés sans la moindre nuance comme des “intégristes”, des “sectaires”, des “hygiénistes”, des “ayatollahs”. Ce traitement des opposants est d’autant plus efficace que ceux-ci se refusent à employer des moyens aussi peu éthiques.”

Voici un passage vraiment intéressant et on ne s’étonnera pas du scandaleux jeu du lobby de l’alcool :

“Aussi bien en France qu’au Canada, l’information sur la santé est soigneusement filtrée, le But est avant tout d’inquiéter le moins possible sur les effets de l’alcool, tout en prétendant informer par des phrases vagues ou des informations souvent incomplètes, parfois biaisées ou fausses. A cet égard, le site de Vin & Société, est le plus désinformatif :

– Inutile de chercher le nombre de morts dûs à l’alcool par an (49 000), il n’y figure pas.

– Inutile également de chercher celui des morts par cancer dûs à l’alcool (15 000 par an soit 41 par jour) il n’y figure pas non plus. – On y trouve en revanche les résultats d’une étude payée par Vin & Société, dont la méthodologie n’est pas publique, et qui conclut entre autres que l’alcool n’est pas responsable de certains cancers (personne n’a prétendu que l’alcool était responsable de tous les cancers), et même que sa consommation pourrait en prévenir certains et aiderait les cancéreux à récupérer plus rapidement…

On comprend en lisant de telles énormités que Vin & Société ne publie pas son “étude” in extenso, car elle permettrait certainement à des scientifiques sérieux de la passer au crible. L’information sur le risque de cancer est ainsi soigneusement édulcorée. On comprend très bien pourquoi. Le cancer effraie, et surtout, la consommation d’alcool augmente le risque de développer un cancer même pour une faible consommation. Le dire clairement irait à l’encontre de la mission de Vin & Société : inciter à boire de l’alcool. (…)

On remarque aussi que pour les Québécois, contrairement à Vin & Société, ce n’est pas le vin qui provoque cet effet protecteur, ce sont tous les alcools. Cela s’explique clairement, le Canada ne produit pas de vin.”

On voit bien ici qu’il y a une véritable lutte culturelle… Aux personnes conscientes de la situation d’être en première ligne!

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