Les petits lapins de la tour Eiffel

La tour Eiffel est, on s’en doute, un monument des plus visités et à défaut d’y monter, les touristes déambulent autour, passant de la place du Trocadéro aux Champs de Mars. C’est un quartier bourgeois où des torrents de touristes passent, avec des policiers de-ci de-là pour assurer la sécurité de l’endroit.

Les vendeurs africains de petites tours Eiffel, notamment en porte-clef, font partie de la tradition des lieux. Mais on peut voir désormais aussi une mafia proposant le fameux jeu de la boule placée sous un gobelet, aux côtés de deux autres. Une personne feint de savoir où est la boule alors que les gobelets ont été déplacés, gagnant apparemment plein d’argent… pour attirer les personnes naïves et les voler.

Ce jeu est une variante de l’arnaque aux cartes s’appelant le bonneteau et existant depuis 500 ans. A côté de la tour Eiffel, on trouve cinq, six, sept personnes proposant ce jeu, avec des gros bras et des faux joueurs, ce qui fait un nombre considérable de personnes.

Impossible de passer inaperçu dans un tel lieu, évidemment. La police, pourtant, ne fait rien, comme on s’en doute, elle n’est qu’un gestionnaire du chaos, tout en protégeant les riches.

Au milieu de ce panorama improbable, alors que passent des torrents de touristes indiens, chinois, japonais, on a plusieurs petits lapins, mangeant du foin, simplement posé sur le sol. Ce que fait le membre de la mafia les exhibant est difficile à savoir : s’agit-il de détourner l’attention pour laisser les pickpockets agir en toute sérénité ?

Les vend-il, peut-être ? Mais il n’y a que des touristes, qu’on voit mal emporter un lapin dans l’avion, alors qu’ils viennent de très loin.

En tout cas, force est de constater que les petits lapins sont là. Dans l’indifférence générale, leur existence étant, somme toute, l’anecdote d’un monde sans coeur, d’une société qui relativise tout, qui est sans esprit, sans états d’âme.

L’incongruité du fait est pourtant terrible, mais elle n’interpelle personne. Les touristes qui voient leur attention attirée sont, comme on dit, « gagas » : ils ne sont même pas choqués du caractère intolérable du fait.

Ils sont dans l’affect, exactement comme étaient dans l’affect les gens qui, à l’appel de l’association L214, avaient place du Trocadéro, à deux pas de la tour Eiffel, tenu des lapins morts dans leurs bras, pour un happening en 2013.

On est là dans la négation de la raison, dans le sentimentalisme stupide (ou bien macabre), dans l’acceptation d’un monde grotesque devant lequel on propose de vagues sentiments informes pour prétendre être différent.

Il ne s’agit pas de ne pas avoir d’émotions, bien au contraire. Mais justement les émotions doivent soutenir la raison, l’amener à être révolutionnaire. Les animaux n’ont pas besoin de témoignages, ils ont besoin d’une société humaine qui se révolutionne, qui change son approche de la vie, en reconnaissant enfin la Nature.

Ils ont besoin d’êtres humains qui, à la vue de l’ignominie, disent non et s’organisent de manière rationnelle pour affronter les ennemis de la Nature, pavant la voie à une utopie se réalisant de manière concrète sur la base d’une morale stricte, avec des principes bien établis.

On ne combat pas une société qui ne ressemble à rien en agissant comme un miroir déformé de ses incohérences et de sa barbarie, en étant véhément et velléitaire : il faut des normes, des principes, des valeurs, des comportements, des actions, fondés sur la raison au service de la reconnaissance de la Nature.

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