Rats, pigeons, lapins… dans les villes

Voici une tribune publiée hier dans Libération, qui en apparence est formidable, puisqu’elle défend des animaux victimes de politiques urbaines.

Hélas! Nous en reparlerons dans un article, mais l’auteur agit en bon “antispéciste” : il prétend qu’il y aurait une “actualité” afin de répéter des thèses juridiques formant son leitmotiv depuis quelques années.

Le juste combat moral, les multiples références culturelles et le verbiage juridique d’un agrégé forment ici un tout pseudo-cohérent, dont la thèse finale est que les rats, les pigeons et les lapins seraient rejetés comme des envahisseurs, tels les immigrés.

C’est la fameuse thèse du “spécisme”, qui serait parallèle au racisme, en tant qu’oppression, etc.

Rats, pigeons, lapins… Ces animaux dont les villes ne veulent plus

Par Philippe Reigné, agrégé des facultés de droit, professeur du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam)

On s’acharne contre ces bêtes, ni domestiques ni sauvages. Mais pourquoi l’espace urbain serait-il réservé aux êtres humains ?

Le 28 septembre, le Conseil de Paris a adopté le vœu qu’«un groupe de travail sur le sujet des animaux en ville soit créé», considérant, notamment, «le souci de notre municipalité pour la condition animale et les actions qu’elle a déjà engagées en ce sens».

Il est cependant difficile, avec la meilleure volonté du monde, de classer, parmi «les actions déjà engagées», les plans de dératisation que, régulièrement, les services municipaux mettent en œuvre afin de lutter contre la «prolifération» des rongeurs dans Paris…

Le plan d’action en cours, lancé le 8 décembre, a été rendu public par un communiqué officiel, annonçant la fermeture de plusieurs squares et invitant à signaler la présence de rats au service parisien de santé environnementale.

Pour la première fois, ce me semble, ces mesures suscitent la polémique ; leur pertinence est contestée par Jean-Paul Richier, psychiatre et praticien hospitalier; une pétition a même été lancée sur l’initiative de Jo Benchetrit, psychologue clinicienne, demandant l’arrêt immédiat des opérations de dératisation, aussi bien à Paris qu’à Marseille et recueillant plus de 20.000 signatures.

Cette polémique n’est pas seulement due à la maladresse du docteur Georges Salines, chef des services parisiens de santé environnementale, qui, interrogé par Le Parisien, affirme : «Les rats sont une menace sanitaire réelle. Il n’y a pas de risque de maladie ou de peste… Que les Parisiens se rassurent.»

Se rendant sans doute compte du caractère contradictoire de ses propos, le docteur Salines ajoute que «ce sont des problèmes de propreté ainsi qu’un réel désagrément visuel et psychologique», formulant une opinion purement subjective étrangère à ses fonctions et à sa qualité de médecin. En réalité, l’acharnement parisien contre les rats, commun à de nombreuses autres municipalités, tient à ce que ceux-ci sont des animaux liminaires.

Nous devons à Sue Donaldson et à Will Kymlicka, connus, l’une pour ses études sur les droits des animaux, l’autre pour ses travaux sur le multiculturalisme, d’avoir remis en cause la distinction binaire entre les animaux domestiques et les animaux sauvages en définissant une troisième catégorie, celle des animaux liminaires.

Dans Zoopolis, dont la traduction française vient de paraître aux éditions Alma, les deux philosophes observent qu’il existe «une grande variété d’espèces non domestiques qui se sont adaptées aux espaces habités par les humains», soit que ces animaux trouvent quelque avantage à vivre parmi nous (nourriture, abri, protection contre les prédateurs, etc.), soit que nous ayons occupé, encerclé ou détruit leur habitat naturel.

Prisonniers de la distinction que nous avons établie entre les animaux domestiques et les animaux sauvages, nous considérons que les animaux sauvages doivent vivre dans la nature sauvage et traitons les animaux liminaires comme des intrus.

«Comme ils ne font pas partie de notre société, nous sommes persuadés de pouvoir éliminer en toute impunité ces prétendus nuisibles par des méthodes semblables à celles du nettoyage ethnique», accusent Donaldson et Kymlicka, dans des pages où le traité de philosophie politique qu’est Zoopolisse sublime en un remarquable plaidoyer.

Les rats ne sont d’ailleurs pas les seuls animaux à subir la violence aveugle des services municipaux; les lapins qui avaient fait garenne sur le terre-plein central aménagé devant le Palais des congrès de Paris ont disparu depuis plusieurs années déjà; leurs congénères, établis à quelques centaines de mètres de là, sur le rond-point de la place du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny, ont connu le même sort. Plus récemment, est venu le tour des lapins ayant élu domicile devant la façade nord de l’Hôtel des Invalides, à quelques pas du tombeau de l’Empereur.

Le docteur Salines rappelle aussi aux lecteurs du Parisien «qu’il ne faut pas donner de nourriture aux pigeons, qui partagent les mêmes terrains de jeu que les rats», illustrant involontairement les travaux du sociologue américain Colin Jerolmack.

Celui-ci, dans un article intitulé «Comment les pigeons sont devenus des rats», montre que la dégradation progressive de l’image des pigeons au cours du XXe siècle aux Etats-Unis et en Angleterre est la conséquence de la redéfinition progressive de l’espace urbain en un domaine réservé aux êtres humains ; encore perçus comme des oiseaux innocents au XIXe siècle, les pigeons finissent par recevoir, dans les années 1960, la qualification de «rats avec des ailes», soulignant leur prétendue saleté au-delà de toute menace de maladie.

Les risques sanitaires, les «problèmes de propreté» et les «désagréments psychologiques», invoqués par le chef du service parisien de santé environnementale, sont autant de mauvais prétextes à l’exclusion des rats, avec ou sans ailes, des parcs et des jardins parisiens, «terrains» de jeu que quelques fonctionnaires municipaux prétendent limiter aux êtres humains que nous sommes.

Le temple de Karni-Mata à Deshnok (Rajasthan) abrite plus de vingt mille rats, manifestations des conteurs et poètes ramenés à la vie sous cette forme par Karni, mystique du XIVe siècle, avec la permission de Yama, dieu de la mort.

La nourriture et les boissons goûtées par les rats sont «bénies» ; aussi les fidèles trempent-ils leurs doigts dans les bols de lait donnés aux rats, avant de les lécher en signe de communion divine. De mémoire humaine, la ville de Deshnok n’a pourtant jamais connu d’épidémie dont le temple de Karni-Mata aurait été le foyer…

Les auteurs de Zoopolis relèvent que les animaux liminaires «n’ont pas la possibilité (en tant qu’individus) de retourner vivre dans la nature sauvage, ils font donc partie de nos sociétés et nous ne pouvons pas légitimement les en exclure». Il est en effet absurde de penser que les lapins des Invalides, par exemple, pourraient, si l’envie leur en prenait, traverser Paris et rejoindre les garennes du Bois de Boulogne ou du Bois de Vincennes qui, peut-être, abritaient leurs ancêtres.

Donaldson et Kymlicka remarquent en outre que les animaux liminaires «sont confrontés à des dynamiques d’exclusion et d’occultation similaires à celles qui affectent les résidents humains». Les uns et les autres sont généralement sommés de choisir entre être «dedans ou dehors», entre le statut de citoyen et celui d’étranger pour les humains, entre la domestication et l’expulsion, voire l’abattage, pour les animaux.

Les clôtures anti-migrants installées par la Hongrie à ses frontières serbe et croate en 2015 font ainsi écho aux barrières à lapins, d’une longueur totale de 3.000 kilomètres, que l’Australie fit élever sur son territoire au début du XXe siècle, afin de protéger, avant tout, les intérêts économiques de ses éleveurs et agriculteurs, établis, pour la plupart, sur des terres confisquées aux aborigènes.

Les lointains descendants des lapins européens introduits sur le continent australien par les colons britanniques, il y a plus d’un siècle et demi, sont d’ailleurs toujours considérés comme des envahisseurs. L’espèce, pour les animaux liminaires, joue donc un rôle semblable à celui de la race, pour les humains immigrés ; elle délégitime la succession des générations sur un même sol.

La Mairie de Paris fait des efforts considérables (et louables) afin d’améliorer l’accueil des migrants humains; elle s’emploie, au contraire, à refouler ou à exterminer les animaux liminaires que son territoire abrite. Un jumelage ou un pacte d’amitié entre Paris et Deshnok permettrait-il de mettre un terme à cette politique incohérente, au bénéfice des animaux liminaires ?

Il est permis de le penser, alors, de surcroît, que les abords du temple de Karni-Mata accueillent… de très nombreux pigeons ! Un jumelage entre Paris et Deshnok, décidément, s’impose.

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