Interview d’une personne végane dans une famille qui ne l’est pas

Comment être vegan dans une famille qui ne l’est pas ?

Si auparavant la question ne se posait que rarement de par l’isolement du véganisme, désormais c’est une pratique suffisamment répandue pour qu’il y ait des situations très différentes et parfois compliquées.

Il y a ici matière à réflexion et voici quelques questions posées à Joël, qui est dans cette situation. N’hésitez pas non plus à nous faire part de vos témoignages.

1. Joël, tu es marié et ton couple a des enfants, mais tu es le seul à être vegan dans ta famille. L’étais-tu avant ou bien l’es-tu devenu alors que tu étais en couple ?

Je suis devenu vegan début 2015, donc relativement récemment, après avoir visionné le film Earthlings (Terriens). Bien entendu, c’est aussi l’aboutissement d’une longue réflexion qui remonte loin.

J’avais déjà été végétarien il y a une vingtaine d’années, puis j’ai abandonné après une petite anémie, faute de manger équilibré.

Il faut dire qu’à l’époque les aliments VG étaient quasi introuvables, à part les céréales et les légumineuses qui mettent trois quarts d’heure à cuire… [nous sommes en désaccord complet avec ce propos – LTD]

Mais cela m’a aidé lorsque je suis devenu vegan car j’étais familiarisé avec l’alimentation végétale.

Mon épouse est omnivore et nos deux enfants les plus âgés ont été élevés dans cette habitude alimentaire. Le petit troisième est éduqué de façon « mixte » mais à dominante carnivore, puisque je suis très minoritaire à la maison.

2. Comment se déroulent les repas ? Vis-tu pour ainsi dire à part, ou bien partages-tu les repas, le réfrigérateur, etc ?

Nous mangeons ensemble et partageons le réfrigérateur. En général, je consomme séparément ma nourriture, mais il arrive que je cuisine végétal pour tout le monde et nous mangeons alors tous la même chose.

Ce qui achoppe parfois, ce sont les divergences de vues concernant les équilibres alimentaires.

Pour les omnivores, la viande, les œufs et le poisson sont au centre des apports de protéines, de fer et autres nutriments indispensables. Ce qui fait que les végétaux sont relégués au rôle secondaire d’« accompagnement ».

En revanche, pour les végétaliens, ces apports sont le résultat d’un ensemble d’aliments, combinés ou pas. De ce fait, la structure d’un repas peut différer sensiblement.

C’est pourquoi une sorte d’incompréhension est susceptible de s’installer quelquefois. C’est aussi pourquoi le « simili-carné » peut être une bonne aide soit pour ceux qui ont du mal à se défaire de la viande, soit pour ceux qui souhaitent rester intégré dans leur environnement familial (c’est mon cas) ou professionnel.

3. As-tu l’impression de vivre un compromis inévitable, ou bien espères-tu que les choses vont changer sur ce plan ?

Les deux. A moins de claquer la porte du domicile, je ne vois pas comment je pourrais faire autrement. C’est donc un compromis, auquel d’ailleurs ma famille se plie de bonne grâce.

J’espère aussi que les mentalités vont évoluer. Mais j’ai observé que la gourmandise joue un rôle particulièrement important dans la consommation carnée. « C’est bon, alors pourquoi je m’en priverais »…

Des études ont également montré le caractère addictif de la viande et de certains laitages, notamment le fromage. Par ailleurs, cette nourriture est beaucoup plus accessible à la fois financièrement et pratiquement : vous trouverez du jambon, du pâté ou des boîtes de thon bas de gamme dans n’importe quelle supérette.

Bien sûr, la nourriture végétale basique (céréales, légumineuses, etc.) est peu onéreuse, mais les recettes végétales plus élaborées le sont encore trop, faute de subventions de ces filières et faute de grosse production.

4. Sur le plan de l’éducation, as-tu une démarche particulière ? Comment expliques-tu ton approche différente aux enfants, notamment dans le rapport aux animaux?

Les enfants sont en général sensibles à la souffrance animale.

Mais ici intervient la fameuse « dissonance cognitive », c’est-à-dire le déni consistant à dissocier, dans son esprit, la viande de l’être vivant duquel elle provient.

La publicité est d’ailleurs le summum de la dissonance cognitive triomphante, avec ses poulets plumés qui dansent joyeusement et ses vaches qui ne demandent qu’à donner leur bon lait aux humains plutôt que de le garder égoïstement pour leur veau…

Et les enfants se trouvent être l’une des cibles privilégiées de la pub !

Mon aînée de 13 ans a toujours refusé de manger du lapin, mais cela ne la dérange pas de manger du veau ou de l’agneau. J’ai beau souligner que le veau ou l’agneau sont aussi « mignons » que le lapin, rien ne semble la convaincre que la côtelette ou le gigot dont elle se régale sont prélevés sur des bébés que, vivants, elle adorerait caresser…

Cette réaction est classique. Il en va de même pour une majorité de consommateurs de viande ; on nage en plein irrationnel !

Je procède donc par petites piques provocatrices. S’il y a du jambon à leur menu : « − Vous savez qu’on arrache les testicules des porcelets mâles ? Qu’on leur coupe la queue et qu’on leur lime les dents, et tout ça sans anesthésie ? − Ah bon… Bon ben, on parle d’autre chose !… »

Parfois, je leur suggère de goûter à la viande de chat, de chien… ou d’être humain ; il paraît que c’est très bon !

J’y vais à l’usure, même si la plupart du temps je me heurte au mur du déni. Un jour, peut-être, au hasard d’une vidéo sur internet ou d’une rencontre, ils réaliseront l’énorme supercherie. Je le souhaite de tout mon cœur. Alors, ce que je leur aurai seriné trouvera un écho en eux.

5. Quel est le genre de situation qui te semble difficile à vivre, où il te faut prendre sur toi ?

L’une des situations les plus difficiles à vivre, ce sont les odeurs. Surtout celle de la viande grillée. C’est incroyable comme on perd certaines habitudes.

Aujourd’hui, je ne peux dissocier cette odeur de celle d’un être sensible meurtri et brûlé − ce qu’elle est, précisément !

J’imagine que les parfums des barbecues cannibales devaient en faire saliver plus d’un. De même les festins de chiens en Chine ou en Corée.

Or seule notre culture, c’est-à-dire nos habitudes, nous empêche de nous régaler de ces viandes-là, qui sont taboues en Occident.

De la même façon, seule notre culture nous a appris et nous a autorisés à jouir des odeurs de la chair cuite des cochons, des vaches, des poulets…

6. Quel est inversement le genre de situation où, au contraire, il te semble que tu fais à ta manière vraiment inverser les choses ?

Cette question rejoint la no 4 : ma seule satisfaction est l’espérance qu’un jour mes paroles et mon exemple (en toute humilité !) rencontreront un écho chez mes enfants devenus adultes, voire chez mon épouse.

Pour l’instant, rien n’indique de tels changements…

7. Que dirais-tu aux gens qui considèrent que, au-delà de la complexité de la situation individuelle, ta démarche relève d’une certaine relativisation du véganisme?

Je leur laisse imaginer ce que représente le fait de cuisiner et de manger différemment au quotidien lorsqu’on est très minoritaire et que le temps est compté.

Si je vivais seul, je ne mangerais certainement pas de « steaks » ni de « saucisses » en simili-carné.

Mais je trouve néanmoins pratique de disposer d’aliments 100 % végétaux qui peuvent être consommés en même temps que d’autres qui sont carnés. Socialement, c’est très important.

Comme je l’ai mentionné, il m’arrive fréquemment de préparer des plats complets à base de céréales, légumineuses, etc., qui n’évoquent pas la viande, ni par le goût ni par l’aspect, et je m’efforce qu’ils soient suffisamment goûteux (malheureusement, je ne suis pas un cordon bleu !).

J’explique à ma petite famille que c’est un plat complet, qu’il n’y a pas besoin de manger de viande ou de poisson avec ça. Mais je ne peux pas imposer cela à tous les repas, ne serait-ce que parce que ma femme aussi cuisine…

Je trouve illusoire d’imaginer que l’appétence pour le goût carné puisse disparaître du jour au lendemain, y compris chez certains vegans.

Je refuse donc aux « gardiens du Temple » le droit de juger qui est « vraiment » vegan et qui ne l’est pas.

Si l’on y réfléchit bien, il se présente deux sortes de vegans : ceux qui le sont depuis leur naissance (encore peu nombreux) et ceux qui le sont devenus (largement majoritaires). Ceux qui sont nés dans une famille vegan ont reçu de leurs parents des habitudes alimentaires au même titre que les carnivores ; ils n’ont donc aucun motif d’autosatisfaction.

Ceux qui sont devenus vegans ont par définition été omnivores auparavant, et savent donc combien il est difficile, dans notre société, de faire des choix alternatifs.

La capacité à ouvrir les yeux est avant tout liée à la compassion qu’on ressent. Or tout est fait pour faire oublier au consommateur la provenance de la chair animale, du lait et des œufs, et la manière dont ils sont produits. Bien entendu, les choses avancent.

La venue au véganisme peut être subite comme progressive, il n’y a pas de règle. Pour ma part, j’y suis venu du jour au lendemain, par simple souci de cohérence.

Mais je comprends aussi que beaucoup de gens prennent leur temps, y compris parce qu’ils ne veulent pas voir la réalité en face. Comme vous, je suis indigné, révolté par la société carniste. Que pouvons-nous y faire, à part essayer de les convaincre, faire appel à leur compassion et donner l’exemple ?

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