La vivisection de Claude Bernard pour les Leçons sur la chaleur animale

L’une des plus grandes faiblesses de la défense des animaux en France est l’incapacité à former un mouvement anti-vivisection avec une grande base populaire. Il y a toujours eu des gens avec une très grande abnégation pour ce combat, comme International Campaigns, mais malheureusement les personnes défendant les animaux n’ont jamais compris la signification de la question.

Essayons de contribuer à ce grand travail restant à mener, avec un regard sur un ouvrage important écrit par celui qui est considéré comme la plus grande figure de la vivisection : Claude Bernard. L’ouvrage en question, de 1876, est intitulé les Leçons sur la chaleur animale sur les effets de la chaleur et sur la fièvre.

L’auteur y est présentée de la manière suivante :

« Membre de l’Institut de France et de l’Académie de médecine, Professeur de médecine au Collège de France, Professeur de physiologie générale au Muséum d’histoire naturelle, etc. »

On a ici ce qu’on appelle une sommité. Précisons d’ailleurs tout de suite qu’il ne s’agit pas ici de dénoncer la science ou la médecine, ni les scientifiques ou les médecins. Il s’agit de critiquer une méthode, en soulignant que science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

Le piège est ici bien entendu qu’il n’y a pas de science sans expérience et c’est là qu’intervient la véritable déconnexion de toute sensibilité. Claude Bernard rappelle l’importance de l’expérience en la définissant ainsi dans son rôle par rapport à la science :

« La médecine, ainsi que toute science, peut être envisagée par ceux qui la cultivent à deux points de vue : ou bien on se contente d’observer les phénomènes, d’en constater les lois, ou bien on se propose de les expliquer et d’en dévoiler le mécanisme à l’aide d’expériences.

Il y a donc une médecine d’observation, et, si vous me permettez le mot, une médecine d’explication expérimentale. C’est cette dernière que nous revendiquons comme le domaine de cette chaire. »

Seulement voilà, Claude Bernard a une conception totalement étroite du domaine de l’expérience. Il appelle cela la « physiologie ». En apparence, c’est très bien parce qu’il veut dire par là que les êtres vivants n’existent pas par magie. Il n’est pas religieux, si l’on préfère. Ils ne croient pas que les êtres vivants existent parce qu’il y aurait une sorte de souffle mystérieux ou on ne sait quoi encore.

Mais cela l’amène à séparer totalement le corps de tout le reste de la nature. Faisons ici une citation pour bien cerner son point de vue :

« La conception de Descartes domine la physiologie moderne. « Les êtres vivants sont des mécanismes. » La cause immédiate des phénomènes de la vie ne doit pas être poursuivie dans un principe ou dans une force vitale quelconque.

Il ne faut pas la chercher dans la psyché de Pythagore, dans l’âme physiologique d’Hippocrate, dans la pneuma d’Athénée, dans l’archée de Paracelse, dans l’anima de Stahl, dans le principe vital de Barthez.

Ce sont là autant autant d’êtres imaginaires et insaisissables. (…)

Il ne serait pas exact de dire que nous vivons dans le monde extérieur. En réalité, je ne saurais trop le répéter, nous n’avons pas de contact direct avec lui, nous n’y vivons pas.

Notre existence ne s’accomplit pas dans l’air, pas plus que celle du poisson ne s’accomplit dans l’eau ou celle du ver dans le sable. L’atmosphère, les eaux, la terre, sont bien les milieux où se meuvent le animaux, mais le milieu cosmique reste sans contact et sans rapports immédiats avec nos éléments doués de vie.

La vérité est que nous vivons dans notre sang, dans notre milieu intérieur. »

Ce que rejette Claude Bernard ici, c’est le principe de Gaïa, d’une planète vivante. Pour lui chaque être vivant est replié sur lui-même, en lui-même. A l’époque, cela faisait très sérieux ; aujourd’hui même quelqu’un rejetant le principe de Gaïa est bien obligé d’admettre qu’il existe une interaction entre les êtres vivants et leur environnement, rien que par les bactéries.

De notre point de vue, l’humanité est d’ailleurs condamnée si elle ne cesse pas son anthropocentrisme et ne se rattache pas au grand « tout » que forme la Nature sur la planète.

Ce n’est cependant pas l’aspect qui nous intéresse directement ici. Ce qui compte, c’est que la considération d’un « milieu intérieur » aboutit à le prendre comme un chose distincte de tout le reste, et perdant donc son rapport avec tout le reste. Par conséquent, on peut prendre cette chose séparément et faire ce qu’on veut avec. C’est un objet indépendant de tout le reste.

Le lapin n’est donc plus un lapin dans une prairie, mais un lapin, un seul lapin, un « milieu intérieur » unique. Si on reproche à Claude Bernard sa vivisection d’animaux, il répondrait qu’il ne pratique pas la vivisection sur les animaux, mais sur des animaux, et plus exactement sur tel pigeon, tel cheval, tel chien.

Le rejet de la Nature aboutit à la choséification des êtres vivants, mais ce rejet ne voit pas le rapport avec l’ensemble, il sépare tout. D’où son incapacité à comprendre les reproches qui lui sont faits.

Claude Bernard

Il y a pire, pourtant ! Car à cela s’ajoute une terrible perversion ! Et si on rate cette dimension, alors on rate la substance de ce qu’est la vivisection.

Si en effet un milieu intérieur est un petit univers en soi, alors cela veut dire qu’il faut expérimenter cet univers dans toutes ses possibilités. Cela aboutit à des expériences toutes plus différentes les unes que les autres, non pas pour trouver quelque chose qu’on chercherait, mais simplement pour tester, histoire de voir.

On parti ici à la « découverte ». On ne peut pas apprendre les choses « de l’extérieur », puisqu’il n’existe qu’un « intérieur ». Cela veut dire que la vivisection est un processus sans fin, n’étant pas là pour chercher quelque chose, mais pour découvrir !

D’où les multiplications à l’infini des variantes. Ce qui donne par exemple :

« 1° Couper la moelle épinière ;

2° Refroidir directement l’animal en l’exposant à l’action d’un milieu réfrigérant ;

3° Immobiliser l’animal pendant un temps suffisant ;

4° Enduire l’animal d’une couche de vernis imperméable ;

5° Soumettre l’animal à des mouvements de balancement. »

C’est cela, très exactement, qui est l’idéologie de la vivisection. Essayer, juste pour essayer, jusqu’à quel point le liquide reste liquide, comment il réagit à tout ce qu’il est possible d’imaginer, dans l’abstraction totale de la réalité extérieure ainsi que de la nature sensible de la vie, c’est la vivisection.

Il faut essayer ce qui se passe à 10, 11, 12 degrés etc. et ce dans tout ce qu’il est possible matériellement d’essayer ; il faut essayer toutes les combinaisons, il faut épuiser toutes les possibilités. La vivisection n’est pas une science de la recherche, mais une logique de la découverte.

La vivisection ne veut pas étudier la vie comme réalité sensible, comme processus vivant ; elle regarde tous les paramètres, même ceux totalement impossibles en situation naturelle, du « milieu intérieur ». Ce « milieu intérieur » est une fin en soi, c’est comme une sorte de micro univers à explorer. Le vivisecteur s’imagine avant tout comme un explorateur.

Faut-il y voir un rapport avec l’esprit colonial prédominant dans les mentalités alors ? En tout cas, la vivisection ne peut pas être réformée ; elle est une véritable philosophie, une vision du monde très particulière. Si l’on admet la vivisection, alors celle-ci est la seule forme de connaissance du vivant.

Voici un exemple de ce que cela donne très concrètement, raconté donc par Claude Bernard dans son ouvrage, avec une froideur « scientifique » qui est en réalité le fruit d’une lecture anti-naturelle et d’une perversion de la connaissance.

« Les expériences furent faites dans mon laboratoire sur des chiens, et dans les abattoirs sur des moutons. Dans ces deux séries d’expériences, d’une part sur les chiens, d’autre part sur les moutons, le sang du cœur droit fut toujours trouvé plus chaud que le sang du cœur gauche.

J’opérais sur des animaux vivants et non anesthésiés. Le thermomètre était introduit successivement par la veine jugulaire et par la carotide jusque dans les ventricules du cœur. »

On a ainsi Claude Bernard qui refuse d’utiliser les anesthésiants, car ceux-ci perturberaient l’expérience, mais qui utilise du curare pour paralyser les nerfs moteurs (l’animal ressentant tout par contre), pour plonger du matériel le long des veines, le plus loin possible, jusqu’aux cavités du cœur pour mesurer la température.

C’est une approche systématique ; Claude Bernard coupe par exemple la moelle épinière pour mesurer la température de deux muscles, un en contraction et l’autre pas, il broie le ganglion thoracique pour mesurer la température de l’oreille et de la patte antérieure du côté concerné, etc.

Cette logique de l’exploration, dans le cadre de la vivisection, exige de souligner un autre aspect. Car, à la douleur d’être littéralement massacré, s’ajoute bien sûr également la terreur. Il ne faut jamais oublier cela !

La vivisection n’est pas seulement un crime parce qu’elle torture. La torture est déjà un crime en soi, inacceptable, mais il est bien connu que l’on y résiste mieux, si on ose dire, si on sait pourquoi on l’est, par exemple pour des raisons politiques.

Là, les animaux ne peuvent rien comprendre à part avoir l’impression d’être tombé dans une sorte d’enfer. C’est du terrorisme et c’est également condamnable.

Claude Bernard

Certains diront peut-être : c’est regrettable, mais la science ne pouvait pas procéder autrement pour savoir. L’expérience serait inévitable. La thèse semble juste mais elle est erronée si elle ne précise pas la nature de l’expérience, son rapport avec le monde réel. Sans cela une expérience est au mieux quelque chose de farfelu, au pire une escroquerie intellectuelle, servant ici à la pratique criminelle.

Prenons à ce titre ce que Claude Bernard raconte dans son étude de la chaleur corporelle. On notera que le ton neutre de l’ouvrage est systématique, qu’il parle des expériences sur des animaux ou qu’il présente des théories générales sur des questions médicales.

« Si l’on place dans une étuve sèche à 60 ou 80 degrés deux lapins, – l’un vivant, l’autre mort mais encore chaud et venant d’être sacrifié par la section du bulbe rachidien, – on constate que les deux lapins s’échauffent inégalement ; l’animal vivant s’échauffe bien plus rapidement que l’animal mort placé dans les mêmes conditions. »

Cette expérience est totalement absurde sur le plan intellectuel. Elle ne se justifie en rien scientifiquement, puisque ce qui s’y produit était connu par avance même. C’est une preuve que la vivisection se nourrit d’elle-même. En voici un autre exemple, car la vivisection s’appuie de manière ininterrompue sur de thèmes pseudos expériences qui seraient en même temps des preuves.

Claude Bernard y explique comment il place des animaux dans des situations d’une chaleur insoutenable.

Claude Bernard

On a ainsi Claude Bernard découvre qu’en plaçant des animaux dans une étuve, au bout d’un temps, ils meurent ! Il faut ici être totalement en décalage avec la réalité pour ne pas voir qu’on est ici dans une folie furieuse, pas dans la science. On se croirait revenu à l’antiquité, lorsque pour tuer atrocement on plaçait des gens dans un taureau de métal que l’on faisait chauffer à blanc, les cris des suppliciés passant dans le nez du taureau par un réseau de tubes !

La seule motivation de tout cela, c’est l’exploration avec une fascination morbide pour la réaction de la sensibilité. Cela relève de la perversion, du crime.

Et que dire lorsque Claude Bernard raconte qu’on peut enlever une paroi pour y placer une vitre, afin de voir ce qui se passe, à quoi est-on obligé de penser ? Aux chambres à gaz des nazis, avec leurs vitres pour surveiller le « succès » de l’opération.

La vivisection est l’idéologie des variantes infinies de ces perversions. Claude Bernard modifie la température, change d’animaux, met le corps entier ou bien sort la tête de l’étuve, etc. Sa seule orientation est l’accumulation de ces expériences, dont il fait des tableaux de chiffres, toute la réalité sensible ayant disparu.

A ceux qui disent que cela permet de mieux connaître le vivant, on pourra répondre simplement : lorsque Claude Bernard fait cette expérience avec deux lapins, dont un recouvert d’huile pour empêcher la transpiration, ne sait-il pas déjà ce qui va se passer ? Quel est l’intérêt, si ce n’est d’aligner toutes les perversions possibles ?

Ce qui est fou ici en plus, c’est que cette image illustre les propos de Claude Bernard au sujet d’expérience de jeunesse, menées sur le tas, avec des plaques de fonte achetées dans un bric-à-brac, etc.

Ce n’est pas une approche scientifique, c’est un empirisme érigé en science par sa systématisation. Alors évidemment, quand on teste tout, on trouve des choses. Cela n’en fait pas une science, juste des expériences accumulées.

La froideur complète du vivisecteur en est la conséquence. En voici une illustration qu’on trouve dans l’ouvrage de Claude Bernard. Le dessin ici représenté présente la machine dont il parle.

Claude Bernard

« Dans l’étuve, nous plaçons un moineau ; la température est d’environ 65 degrés. Au bout d’un instant, nous voyons l’animal ouvrir le bec, manifester une anxiété qui devient de plus en plus vive, repirer tumultueusement ; enfin, après un instant d’agitation, il tombe et meurt. Son séjour dans l’étuve a duré quatre minutes. (…)

Nous faisons la même expérience sur un lapin : la même série de phénomènes se déroule, avec plus de lenteur il est vrai, car il ne meurt qu’au bout de vingt minutes environ. »

Le processus de désensibilisation propre à ces expériences fabrique des criminels. Comment s’étonner de ce que les médecins nazis ont pu faire ensuite dans les camps ?

Voici un autre exemple de la prose de l’assassin :

« Engourdissons par le froid une grenouille sur laquelle le sternum enlevé permet d’apercevoir le cœur à nu. Les battements sont très ralentis ; alors plongeons un des membres postérieurs de l’animal dans l’eau tiède, presque instantanément une accélération se manifeste dans les battements du cœur. »

En voici un dernier :

« Quand on opère sur des animaux dans l’état ordinaire, qui ne sont ni contenus par le curare, ni anesthésiés par le chloroforme, le premier effet des atteintes de la douleur est toujours de provoquer une sorte de réaction de sensibilité, réaction qui se traduit par une paralysie instantanée des nerfs vaso-moteurs, avec dilatation des vaisseaux périphériques et chaleur ; puis des mouvements violents apparaissent sur le sujet en expérience : l’animal se débat, il résiste, il essaie de s’échapper.

De là des contractions musculaires qui sont encore une source puissante de calorique. A cette première période d’agitation, à laquelle correspond l’élévation de température du début, succèdent bientôt les effets propres de la douleur ; on voit alors la température s’abaisser d’une façon définitive et descendre au-dessous du niveau naturel. »

On a ici une désensibilisation complète. Elle est peut-être inévitable : on sait comment les croque-morts font des blagues sur les morts, comme les médecins établissent un rapport assez mécanique avec le corps des autres, qu’ils « réparent ».

Mais cela ne veut pas dire qu’ils explorent comme bon leur semble un corps sensible, en le charcutant ! Et ils ne prétendent pas faire de la science en essayant tout et n’importe quoi pour dire après : on a trouvé quelque chose !

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