Ronsard contre les bucherons de la forest de Gastine

Au 19ème siècle, les romantiques ont beaucoup parlé de la nature, mais n’ont finalement rien fait pour elle. Tel n’est pas le cas de Ronsard (1524-1585), la grande figure littéraire du groupe de La Pléiade.

Cet auteur a écrit un poème d’une grande force, et s’il est si peu connu ce n’est pas pour rien: il nous est directement utile aujourd’hui pour la libération de la Terre. Ronsard prend en effet la défense d’une forêt située dans ce qui est aujourd’hui le Loir et Cher.

Ronsard parle du sang de la forêt qui coule, et qualifie de crime terrible le meurtre de la forêt. Il le fait de manière élégiaque mais forte, de manière révoltée et c’est cela qui est hautement intéressant.

Dans ce poème, qui s’appelle « Contre les bucherons de la forest de Gastine », on peut ainsi lire (dans une version modernisée du français de l’époque):

« Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?

Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d’été ne rompra la lumière. »

Et ce qui est vraiment très fort dans ce poème, c’est qu’il n’est pas aveuglé par la domination humaine et qu’il parle des habitants de la forêt: les animaux. Pour Ronsard, les animaux sont les habitants naturels de la forêt.

« Tout deviendra muet : Echo sera sans voix ;
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras le silence, et Satyres et Pans
Et plus le cerf chez toi ne cachera tes faons. »

Il va de soi que dans les conditions de la France du 16ème siècle, il n’y avait pas les moyens de mettre en avant le véganisme. Nous sommes déjà 300 ans après la révolte cathare et la religion chrétienne prédomine.

Les animaux sont désormais de plus en plus exploités et le ton de Ronsard lui-même est très marqué par le pessimisme (religieux) sur l’époque, l’humanité et le monde en général.

Il faut pourtant souligner le début du poème. Ronsard y présente ce qui est une sorte de cercle vicieux de la destruction, qui commence par la forêt, passe par les animaux et finalement anéantit l’humanité elle-même.

Une problématique clairement à rapprocher de la vision du monde en faveur de la libération animale et la libération de la Terre!

« Quiconque aura premier la main embesognée
A te couper, forêt, d’une dure cognée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre bâton,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cérès le Chêne vénérable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les boeufs et les moutons de sa mère égorgea,
Puis, pressé de la faim, soi-même se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se dévore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour venger le sang de nos forêts,
Toujours nouveaux emprunts sur nouveaux intérêts
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme ! »

A noter qu’il existe encore une toute petite partie de la forêt, avec la forêt de Beaumont-la-Ronce et le bois de Gâtines (qui est désormais une zone préservée).

Voici le poème dans sa version intégrale:

« Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d’une dure congnée,
Qu’il puisse s’enferrer de son propre baston,
Et sente en l’estomac la faim d’Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les boeufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu’il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l’usurier, et qu’en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d’impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d’Esté ne rompra la lumiere.

Plus l’amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d’effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j’accorday les langues de ma lyre,
Où premier j’entendi les fleches resonner
D’Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m’allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n’ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l’homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu’en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d’Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd. »

Articles pouvant vous intéresser