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L’antispécisme et la suppression des prédateurs

Avec le grand tournant qu’a connu la question animale ces derniers mois, il n’est pas étonnant que la grande question de fond émerge de manière toujours plus prégnante. Résumons la le plus simplement possible : les gens qui comprennent que les animaux souffrent sont particulièrement marqués par cela. C’est normal.

Mais, alors, leur compréhension de cela se heurte à deux choses. D’abord, ils ne perçoivent pas le rapport à la société, l’économie, l’histoire, la culture, etc., ce qui aboutit à une forme de misanthropie, de pessimisme, etc. Cela est surtout vrai en fait pour les gens relevant du véganisme au sens le plus général.

L’antispécisme et la suppression des prédateurs

De l’autre, et cela concerne ici fondamentalement « l’antispécisme », il se pose la question de la Nature, qui apparaît en effet forcément comme odieuse, cruelle, meurtrière. L’antispécisme est, contrairement au véganisme, en effet un anthropocentrisme et partant de là il ne peut voir en la Nature qu’une ennemie.

Les Cahiers anti-spécistes – la revue historique de la mouvance veggie pride – L214 – a à ce sujet donné récemment la parole à des gens voulant « dresser » la Nature et exterminer les « prédateurs ». Ces gens ne représentent rien en termes d’organisation ou de philosophie, alors pourquoi les faire parler ? Tout simplement parce qu’ils représentent une version simplement plus conséquente sur le plan des idées que les antispécistes en général qui, d’une manière ou d’une autre, sont obligés d’en arriver là

Les Cahiers anti-spécistes le savent et aimeraient par conséquent que cela se passe de la manière la plus « douce » possible, parce qu’ils travaillent depuis vingt ans pour cela et ne veulent pas se rater…

Cependant, pour bien aborder toute cette question, voyons ce que dit Paul Ariès dans sa tribune au monde publié début janvier. Si le titre est provocateur (« J’accuse les végans de mentir sciemment »), c’est surtout parce que l’auteur de la tribune a tout à fait compris l’arrière-plan anthropocentriste de l’antispécisme et entrevoit un boulevard pour les dénoncer (et tout le véganisme avec).

Encore une fois, il faut voir au-delà du ton odieux de l’auteur de la tribune. Ce qu’il dit sur la suppression de la prédation que voudraient les vegans… est en fait une valeur inévitable de l’antispécisme, de par sa définition même. A moins de reconnaître la Nature (comme nous nous le faisons), il est inévitable que refuser qu’une espèce en profite d’une autre aboutisse à la haine de certains animaux…

Voici la tribune dans son intégralité.

Tribune. 

Le véganisme a été promu en 2018 phénomène de l’année par diverses revues. Il est essentiel que l’année 2019 soit celle où les yeux commencent à s’ouvrir ! Le véganisme n’est pas seulement une production d’alimentation farineuse mais une machine à saper l’humanisme et à tuer une majorité d’animaux. C’est pourquoi je ne suis pas antivégans pour défendre mon bifteck mais l’unité du genre humain et la biodiversité bien au-delà de mon assiette.

J’accuse les végans de cacher leur véritable projet qui n’est pas simplement de supprimer l’alimentation carnée, simple goutte d’eau dans l’ensemble de la prédation animale, mais d’en finir avec toute forme de prédation, en modifiant génétiquement, voire en supprimant, beaucoup d’espèces animales, sous prétexte que n’existerait pas de viande d’animaux heureux et que les animaux sauvages souffriraient bien davantage et en plus grand nombre que les animaux d’élevage ou domestiques.

Le fond du problème à leurs yeux n’est pas la consommation de produits carnés mais la souffrance animale ; or cette dernière étant inhérente à la vie, il faudrait réduire le vivant, en vidant, par exemple, les océans, car il ne serait plus possible de laisser encore les gros poissons manger les petits, ou en empêchant un maximum d’animaux de naître.

J’accuse les végans de mentir en faisant croire au grand public qu’ils seraient des écolos et même des superécolos, alors qu’ils haïssent l’écologie et les écologistes, puisque les écolos aiment la nature et qu’eux la vomissent, car elle serait intrinsèquement violente donc mauvaise. David Olivier, un des pères des Cahiers antispécistes, signait, dès 1988, un texte intitulé « Pourquoi je ne suis pas écologiste ». Il confirme en 2015 : « Nous voyons l’antispécisme et l’écologisme comme largement antagonistes. »

Peter Singer, considéré comme le philosophe le plus efficace de notre époque, et ses comparses Tom Regan et Paola Cavalieri le confirment : l’écologie n’est pas soluble dans l’antispécisme et les écolos dupés sont des idiots utiles ! Le véganisme refuse tout simplement de penser en termes d’espèces et d’écosystèmes pour ne connaître que des individus (humains ou non humains). Le prototype de la ferme bio a toujours été une ferme polyvalente liant agriculture et élevage, faute de fumier, il ne reste aux végans que les engrais chimiques, sauf à accepter une baisse drastique de la population humaine.

La biodiversité n’a aucune valeur en soi, dixit la philosophe Julia Mosquera. D’autres théoriciens du mouvement, comme Brian Tomasik, estiment que mieux vaudrait encourager la pêche intensive détruisant les habitats marins, Thomas Sittler-Adamczewski demande de soutenir les lobbies pro-déforestation, Asher Soryl suggère d’éviter d’acheter des produits biologiques, puisque l’agriculture productiviste est plus efficace pour réduire le nombre d’animaux, et d’éviter de combattre le réchauffement climatique car il réduirait l’habitabilité de la planète pour les animaux. Ces mêmes végans conséquents clament que les droits des animaux sont antinomiques avec ceux de la nature.

J’accuse les végans de prendre les gens pour des idiots lorsqu’ils se présentent comme de nouveaux humanistes alors que l’humanisme reste leur bête noire, puisque, selon eux, responsable du spécisme envers les autres espèces animales, alors que toute leur idéologie conduit à déplacer les frontières entre espèces et à clamer, avec leur principal théoricien Peter Singer, que les nourrissons, les grands handicapés, les personnes âgées très dépendantes ne sont pas des personnes, que ces individus n’ont pas, au sens propre, de droit à la vie, qu’un chiot valide est plus digne qu’un grand handicapé, que tuer un nourrisson est moins grave que sacrifier un grand singe.

Trier l’ensemble des animaux (humains ou non) en fonction d’un critère quelconque (caractère « sentient ») revient toujours à recréer la hiérarchie. Proclamer l’égalité animale c’est signifier que certains animaux seront plus égaux que d’autres, donc que certains humains seront moins égaux que d’autres humains et même que certains animaux non humains.

J’accuse le véganisme d’aboutir à un relativisme éthique dès lors qu’il introduit la notion de qualité de vie pour juger de la dignité d’un handicapé, d’une personne âgée dépendante, dès lors qu’il banalise la zoophilie à la façon de Peter Singer, lequel dans son fameux « Heavy Petting » défend certaines formes de rapports sexuels entre humains et animaux, évoquant des contacts sexuels mutuellement satisfaisants. Ce sont ces mêmes végans qui se prétendent les champions toutes catégories de l’éthique face à des mangeurs de viande diaboliquement immoraux.

J’accuse les végans d’abuser celles et ceux qui aiment les animaux et s’opposent avec raison aux mauvaises conditions de l’élevage industriel car, comme le clame Tom Regan, le but n’est pas d’élargir les cages mais de les vider. Ils s’opposent donc à tout ce qui peut adoucir le sort des animaux puisque toute amélioration serait contre-productive en contribuant à déculpabiliser les mangeurs de viande, de lait, de fromages, les amateurs de pulls en laine et de chaussures en cuir et retarderait donc l’avènement d’un monde totalement artificiel.


J’accuse les végans d’être des apprentis sorciers qui, non satisfaits de vouloir modifier génétiquement les espèces animales et demain l’humanité, s’acoquinent avec les transhumanistes comme David Pearce. Il s’agit non seulement de corriger les humains, mais de corriger tous les autres animaux. Les chats et chiens carnivores sont qualifiés de machines préprogrammées pour tuer.

Ce qui est bon pour un animal (humain ou non humain) serait donc de disparaître en tant qu’animal, pour aller vers le posthumain, le chien cyborg. Le chat végan n’est qu’un produit d’appel de ce paternalisme technovisionnaire. Pearce ajoute que tout désir de préserver les animaux (humains compris) dans l’état « sentient » actuel serait du sentimentalisme malavisé.

J’accuse les végans de nous prendre pour des imbéciles lorsqu’ils répètent en boucle qu’il ne s’agit pas de donner le droit de vote aux animaux tout en diffusant, sous le manteau, le manifesteZoopolis, de Sue Donaldson et Will Kymlicka (Alma Editeur, 2016), qui se prétend aussi important pour eux que l’ouvrage fondateur La Libération animale (de Peter Singer, Payot, 2012).

Ces végans entendent bien faire des animaux domestiques des citoyens à part entière, en les dotant de représentants, en créant une législation analogue à celle des humains – pourquoi n’auraient-ils pas de congés payés et de Sécurité sociale ? Le danger n’est pas d’élever les droits des animaux mais de rabaisser ceux des humains. Les humains les plus faibles feraient les frais de ce passage de la communauté humaine à une communauté mixte « humanimale ».

J’accuse les végans de cacher que l’agriculture tue vingt-cinq fois plus d’animaux « sentients », que l’élevage est largement responsable de la disparition de 60 % des insectes ; qu’ils sont les faux nez des biotechnologies alimentaires, notamment des fausses viandes fabriquées industriellement à partir de cellules souches, avant de s’en prendre demain à l’agriculture génératrice de souffrance animale. J’accuse les végans, sous couvert de combattre la souffrance, de recycler en plein XXIe siècle un vieux fonds religieux, celui de la gnose considérant que la matière est en soi mauvaise, ce qui conduit les plus conséquents d’entre eux à prôner, avec le manifeste OOS (manifeste récent pour la fin de toutes les souffrances, sigle de The Only One Solution, lancé par d’anciens activistes de l’Animal Liberation Front), le suicide de masse.

J’accuse les végans de mentir et de le faire sciemment. Brian Tomasik ne cache pas la dissimulation nécessaire : « Il est peut-être dangereux d’évoquer la cause des animaux sauvages avant que le grand public ne soit prêt à l’entendre. » Abraham Rowe, un autre théoricien de l’antispécisme, surenchérit : quand vous vous adressez au grand public, évitez de plaider pour la déforestation, évitez de parler d’élimination de masse des prédateurs, évitez de parler des programmes consistant à tuer des animaux.

Le véganisme est une pensée racoleuse mais glissante, car elle ouvre des boulevards aux idéologies les plus funestes mais terriblement actuelles. Le grand mystère de l’anti-anthropocentrisme végan proclamé est de déboucher sur un hyperanthropocentrisme transhumaniste nourri de fantasmes de toute-puissance. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/07/paul-aries-j-accuse-les-vegans-de-mentir-sciemment_5405784_3232.html

Cela pique ! Mais malheureusement Paul Ariès – qui est un ennemi, n’en doutons pas un seul instant – ne dit pratiquement que des vérités… au sujet des antispécistes, et non des « vegans ». Malheureusement pour lui, tout le monde n’est pas antispéciste, il y a les vegans qui sont bien pire pour lui, car faisant de la planète Terre une mère et raisonnant en termes d’écosystèmes, de biocentrisme ! Et cette démarche implique l’inéluctabilité d’un affrontement total avec toutes les forces de destruction, de la manière la plus implacable…Paul Ariès connaît cependant tout cela aussi, très certainement, et c’est son choix de critiquer les antispécistes de manière réactionnaire et non révolutionnaire, car il défend simplement le mode de vie « à l’ancienne ».

L’antispécisme et la suppression des prédateurs

A-t-il toutefois raison dans ce qu’il affirme au sujet des auteurs qu’il mentionne ? Quiconque les a lus sait bien que oui… mais il est vrai que pas grand monde ne lit quelque chose, à part des apprentis universitaires ou des gens rêvant de devenir les « intellectuels » de l’antispécisme. Paul Ariès a d’ailleurs bien profité ici des deux derniers Cahiers antispécistes. Les numéros (disponibles au format PDF uniquement) 40 et 41 d’avril et mai 2018 donnent en effet la parole aux tenants d’un pseudo mouvement « RWAS (Reducing Wild-Animal Suffering) »

Les Cahiers antispécistes se gardent bien de prendre partie ou contre ces gens voulant exterminer les prédateurs, se masquant derrière le débat intellectualo-universitaire, le « brouillard » de la réflexion, la complexité des questions, etc. Il y a pourtant de quoi devenir fou de rage à lire face à des gens qui veulent exterminer des animaux qui seraient « méchants » ! Que les antispécistes soient des gens croyant en un « spécisme » est une chose déjà assez lamentable, mais s’ils commencent à se poser en redresseurs des torts de la Nature, là il faut s’y confronter de la manière la plus claire…

Mais pour montrer à quoi cela ressemble, voici un extrait de « Sur le droit à la vie des prédateurs », de David Olivier, une figure très connue de l’antispécisme français. Les personnes habituées à lire LTD comprendront immédiatement pourquoi nous n’avons cessé de dire que les antispécistes n’aiment pas les animaux, que ce sont des libéraux libertaires raisonnant en termes d’individus…

On devinera évidemment facilement que Paul Ariès a lu cet article de David Olivier et que sa tribune en est notamment un écho.

Dernier avertissement : attention, si on aime les animaux, la lecture des lignes suivantes implique une envie de vomir assurée.

Faut-il moralement tuer les lions afin de sauver les gazelles ? L’idée selon laquelle remettre en cause la prédation implique de vouloir tuer les lions nous est souvent lancée en tant que réfutation par l’absurde dès que nous abordons la question de la souffrance des animaux sauvages.

Nous-mêmes tendons alors à récuser une telle idée, expliquant que nous préférons des moyens plus « doux », comme le développement de préparations alimentaires végétaliennes adaptées pour les lions, ou la modification

progressive de leur génome (par des technologies type gene drive par exemple) pour qu’ils cessent de devoir et vouloir tuer, ou encore par l’extinction progressive de leur espèce par la stérilisation. En tout cas, nous ne voulons pas tuer les lions. Quels militants animalistes serions-nous, si nous appelions à tuer des animaux !

Ceci pourtant est en dissonance avec le fait qu’un seul lion tue un grand nombre d’autres animaux au cours de sa vie. En nous abstenant de tuer un lion, nous tuons de nombreuses gazelles. D’un point de vue conséquentialiste, il semblerait préférable de tuer un lion plutôt que de tuer (indirectement) tous ces autres animaux ; et préférable de le faire immédiatement, plutôt que de compter sur des solutions impliquant un long délai – solutions plus douces, mais pour le lion seulement !

Certes, d’autres conséquences – éventuelles – sont à prendre en compte, comme la surpopulation des gazelles qui peut (ou non) résulter de l’absence de prédateurs. De telles questions méritent d’être discutées pour elles-mêmes. Il reste que nous avons bien de fortes inhibitions face à l’idée de tuer les lions, indépendamment de toute conséquence indirecte.

Je pense que ces inhibitions sont infondées, et sont l’effet de la manière dont nous tendons à décrire la situation dans le cas de la prédation, différente de la façon dont nous décrivons les interactions humaines. (…)

Revenons maintenant aux lions et aux gazelles. Les uns comme les autres ont un droit à la vie. Si nous envisageons ce droit comme nous le faisons habituellement pour les humains, il s’agit d’un droit-liberté, et d’un droit-créance seulement de façon limitée.

Le lion doit recevoir des antibiotiques si c’est ce dont il a besoin pour survivre. Mais le droit à la vie d’un lion lui permet-il d’exiger d’une gazelle qu’elle lui cède ses organes – de fait, son corps entier ? Je ne vois pas comment cela pourrait se justifier.

Si nous appliquons les normes que nous appliquons aux humains, nous ne devons pas tuer les lions ; mais nous ne devons pas non plus leur permettre de manger les gazelles. Et si les lions ne peuvent survivre sans manger les gazelles, ils mourront. Cela ne signifie pas que nous les aurons tués, mais seulement que nous les aurons laissés mourir.

Quand on nous accuse de vouloir tuer les lions, peut-être devrions-nous répondre qu’en l’absence d’un autre choix – d’aliment végétalien pour lion, par exemple – nous ne devons pas tuer les lions, mais les laisser mourir. Permettre aux lions de manger les gazelles n’est pas un choix envisageable ; les gazelles ne leur appartiennent pas.

La raison pour laquelle nous n’envisageons généralement pas les choses ainsi tient, je pense, à notre biais cognitif du statu quo.

Il nous semble normal que le lion mange la gazelle. Au contraire, il ne fait pas partie du statu quo, et n’est pas vu comme normal, qu’un humain s’attribue les organes d’un autre pour survivre. Mais imaginons que les lions aient initialement été des herbivores, et soient brusquement devenus – sous l’effet d’un virus, par exemple – des carnivores obligés, ne pouvant survivre sans la chair des gazelles ? Les gazelles seraient-elles tout à coup à leur disposition ? Pourquoi le seraient-elles ?

On peut objecter qu’il serait moins cruel de tuer le lion que de le laisser lentement mourir de faim. Cela peut bien être vrai, et dans ce cas l’euthanasie serait justifiée. (…)

Il est sans doute préférable, stratégiquement, de concentrer nos efforts sur la prédation commise par les humains, c’est-à-dire sur leur consommation de viande. Cependant, la manière dont nous voyons la prédation et les solutions que nous nous permettons d’imaginer ne sont pas sans conséquences. Il y a une forte valeur symbolique, il me semble, à affirmer qu’il serait juste de prévenir la prédation, même au prix de la vie du prédateur. Cela peut aussi nous aider à nous sentir plus à l’aise concernant les interventions limitées que nous pouvons dès à présent pratiquer dans la nature, par exemple pour protéger une souris d’un hibou. Nous pouvons nous sentir mal à l’aise en nous demandant à la manière de Kant si nous pouvons vouloir que la maxime de notre acte soit une loi universelle, ce qui impliquerait que le hibou meure de faim. Accepter qu’en effet nous pouvons vouloir l’universalisation de cette maxime peut nous permettre d’agir plus sereinement.

Ce raisonnement peut se retrouver assez aisément, pour prendre l’exemple du hibou : il y a des gens qui veulent bien aider les animaux… mais refusent d’aider ceux qui sont des prédateurs. Ils « choisissent » les animaux qui sont bons et ceux qui sont mauvais. Comme ils nient la Nature, ils se prennent pour des dieux, et ils « choisissent ». Ils ne prennent pas en compte la réalité, ils rejettent ce qui existe, au nom d’une évaluation abstraite, qui tourne en roue libre dans leur tête.

Quiconque fait face aux faits ne s’empêtrent pas dans ces aberrations. Dans un refuge, on aide tous les animaux. Et il est vrai qu’il est regrettable que dans la Nature, des animaux en tuent d’autres. Mais la Nature ne vit pas encore le « communisme », et s’il est tout à fait possible de considérer la Nature avance en cette direction, en attendant ce n’est pas le cas et il faut donc faire avec !

Cela signifie donc se soumettre à la Nature. C’est précisément ce que ne veulent pas les antispécistes, pas plus d’ailleurs que l’ensemble de l’humanité, très satisfaite de son béton, de son pétrole, de ses drogues et de son mode de vie de plus en plus fictif. Les gilets jaunes qui veulent à tout prix en sont bien un triste exemple.

Le mode de vie vegan straight edge rompt avec cela. Pas de cigarettes, pas d’alcool. Aucune drogue, pas de produits en général rendant dépendants. Pas de sexualité hors du cadre de la construction d’un couple, toujours être franc, s’édifier dans le refus du culte de l’ego et des apparences, dire non à qui emporte l’esprit dans l’absence de raisonnement. Avoir la plus grande méfiance à ce que propose une industrie capitaliste de l’alimentation avec son sucre et sa chimie.

Assumer la compassion la plus grande, non seulement passivement mais activement : aimer tous les animaux, la vie en général, voir comment elle triomphe toujours et comment elle avance à plus de beauté, de richesse. Soutenir matériellement les animaux, développer sa propre sensibilité, sa propre capacité à l’empathie. Se forger dans la rupture avec la destruction, dans la célébration de la vie… Assumer que l’humanisme le plus grand aboutit à concevoir l’être humain comme une simple composante de la Nature, et concevoir notre planète comme une mère qu’il faut protéger à tout prix !

L’antispécisme et la suppression des prédateurs

« Il est navrant de constater que des universitaires dénigrent l’antispécisme de manière expéditive »

Une tribune a été publiée dans Le Monde, sous le sobre titre de « Il est navrant de constater que des universitaires dénigrent l’antispécisme de manière expéditive », et c‘est quelque chose qu’on attendait depuis longtemps.

Il est en effet d’une clarté totale sur le point de vue des Cahiers antispéciste, et donc également de L214. Il est dit de manière explicite :

  • que l’être humain ne serait pas un animal comme les autres (absurde ! qu’est-il alors?),
  • il n’en irait pas de l’amour des animaux et de la vie, mais d’une simple possibilité de ne pas faire du mal,
  • il ne faudrait pas considérer les espèces, mais seulement les individus,
  • il ne s’agirait pas de défendre la vie en général et d’ailleurs certains animaux n’éprouveraient aucune sensation !

Rien que ce dernier montre bien que ces gens sont des ennemis. Cela montre que nous avons parfaitement interprété la valeur de cette interprétation, il y a dix ans déjà… Et que heureusement il a été possible maintenir les principes essentiels de la libération animale face à cette vision individualiste anti-Nature !

Tribune. Le spécisme fait de plus en plus débat dans la société. Un spéciste peut estimer, par exemple, que le fait qu’un animal appartient à une espèce particulière peut justifier à lui seul qu’on puisse le tuer pour en consommer les chairs. En France, société spéciste, on mange ainsi du cochon, mais pas du chat et encore moins de l’humain.

Le mot « spécisme » a été inventé dans les années 1970 en analogie avec les termes racisme et sexisme. Un raciste ou un sexiste va en effet ne pas avoir la même considération morale envers des personnes en fonction de leur race (ou supposée race) ou de leur sexe. Ces trois idéologies participent donc de la même logique et fondent des rapports de domination, d’exclusion et de violence à l’encontre d’individus appartenant à des catégories dépréciées.

En revanche, pour l’antispécisme, l’espèce (à l’instar de la « race » et du sexe) ne peut constituer un critère pertinent de considération morale. Seul l’intérêt des individus est à prendre en compte, quelle que soit leur espèce.

Conséquemment, étant donné que l’on peut être en bonne santé sans consommer de produits d’origine animale et que les poissons, vaches, cochons ou poules ont un intérêt à la fois à ne pas souffrir et à ne pas se faire tuer, le mouvement antispéciste conteste la légitimité de l’élevage, de la pêche et des abattoirs.

Cette position bouscule bien sûr des traditions et des façons de penser millénaires. Elle remet aussi en cause le privilège que les humains s’arrogent de maltraiter les autres espèces selon leur bon plaisir. Qu’elle suscite des réactions de rejet n’est donc pas surprenant. Mais il est plus navrant de constater que des chercheurs la dénigrent de manière expéditive, comme en témoignent nombre d’interventions récentes en France.

Par exemple, dans un récent entretien, le philosophe Étienne Bimbenet récuse l’antispécisme parce que cette « idéologie » avancerait la « thèse […] contestable » selon laquelle « nous serions, [nous autres les] humains, des animaux comme les autres ». Ce qui conduit ce philosophe à parler des« outrances » de l’antispécisme et de son « aveuglement […] pernicieux [car] il se présente sous les traits d’un progressisme »tout en niant ce qui fait la spécificité humaine.

Or jamais l’antispécisme n’avance que les humains seraient des animaux comme les autres. Il soutient simplement que, d’un point de vue éthique, c’est la capacité, que possèdent les humains et beaucoup d’animaux, à ressentir des sensations et des émotions qui importe. Cela revient à reprendre le principe de justice selon lequel il faut traiter les cas similaires de manière similaire et donc à attribuer autant de considération à la souffrance d’une vache, d’un cochon ou d’une poule qu’à celle d’un humain.

Dans le même registre, l’anthropologue Jean-Pierre Digard a fraîchement écrit dans « Raisons et déraisons. Des revendications animalitaires. Essai de lecture anthropologique et politique », publié dans la revue Pouvoirs, que les antispécistes réclament « un traitement égal pour toutes les espèces ». À la suite de quoi, il peut ironiser que ce n’est pas « respecter tel ou tel animal que de le considérer et de le traiter pour ce qu’il n’est pas ».

Pourtant, toute personne qui prend la peine d’étudier un minimum l’antispécisme en se tournant vers le livre du philosophe australien Peter Singer, La Libération animale (Payot, 2012), qui a popularisé cette notion, peut lire que « l’égalité de considération morale » ne signifie pas « l’égalité ou l’identité de traitement ». Si le mouvement antispéciste estime en effet qu’il faut attribuer autant de considération à la souffrance des animaux sensibles qu’à celle des humains, il estime tout aussi important de les traiter différemment en fonction de leurs intérêts et capacités. La distinction est d’ailleurs explicitée dans toutes les présentations de l’antispécisme.

Enfin, dans sa récente tribune au Monde« L’argumentation biologique soutenant l’antispécisme est erronée », le biologiste Christophe Robaglia soutient que, selon l’antispécisme, « plus les organismes sont proches de l’homme, plus ils sont susceptibles d’éprouver une souffrance similaire à la sienne, qu’il faut éviter de leur infliger ». Il en déduit que l’antispécisme réintroduit, à l’encontre des enseignements de la biologie moderne, « une hiérarchie dans le monde vivant où les plus dignes d’attention sont évolutivement proches de l’homme, plaçant implicitement celui-ci au sommet de l’arbre du vivant ».

On ne peut pas plus se tromper sur l’antispécisme où il n’est jamais question de privilégier une proximité avec les humains. La souffrance d’un poisson, d’une poule ou d’un cochon compte autant que celle d’un chimpanzé. En outre, il est faux de dire que les organismes sont d’autant plus sensibles à la douleur qu’ils nous sont proches. Par exemple, les tuniciers sont plus proches phylogénétiquement des humains que les abeilles ; ils ne sont pourtant pas sensibles, tandis que les abeilles le sont.

On pourrait ainsi continuer longtemps à citer les erreurs des universitaires français sur l’antispécisme. S’il arrive à tout le monde de se tromper, il est plus problématique de constater à quel point ces chercheurs sont très mal informés sur cette philosophie qu’ils dénigrent. Ils ne lisent pas la littérature spécialisée sur le sujet, ne répondent pas aux critiques qui leur sont adressées et délaissent le dialogue avec les antispécistes.

C’est probablement parce que, pressentant que l’antispécisme conteste leurs privilèges d’humains, maîtres et possesseurs des autres animaux, ils sont pris de panique et réagissent avant même d’avoir mûrement réfléchi à la question. Hélas, cette attitude ne permet pas la mise en place d’un véritable débat sociétal, trop longtemps différé, sur le spécisme…

Les auteurs de cette tribune sont : Yves Bonnardel, cofondateur des « Cahiers antispécistes », Thomas Lepeltier, chercheur indépendant et membre associé au centre d’éthique animale d’Oxford, et Pierre Sigler,rédacteur aux « Cahiers antispécistes » et chargé de recherches documentaires pour l’association suisse « Pour l’égalité animale ». Ils ont publié « La Révolution antispéciste » (PUF, 360 pages, 17 euros).

Collectif

Le 11 juillet 2018