Non mais quelle chimie!

Voici un poème de Walt Whitman (1819-1892), une grande figure de la littérature américaine. Il s’agit d’une très belle vision de comment la vie l’emporte, à travers ses propres transformations. Un grand merci au lecteur de LTD qui nous a fait découvrir ce texte, tiré du classique “Feuilles d’herbe” qui a eu une influence importante sur les symbolistes français (dont fait partie Rimbaud, dont nous avons publié récemment le poème “Aube” et “Le dormeur du val”).

Regardez, regardez bien notre fumure!

Imaginez un peu que le moindre de ses atomes provienne d’un corps humain qui fut malade – mais regardez plutôt!

L’herbe printemps tapisse les prairies,

La pousse du haricot crève sans bruit le terreau de la couche jardinière,

Le vert de l’oignon pointe délicatement vers le haut,

Les pommes bourgeons font grappe sur les branches du pommier,

La résurrection du blé visage cadavérique quitte la nuit du sépulcre

Les teintes rougissent aux verges du saule aux rameaux du mûrier

L’oiseau mâle carole ses chants matin et soir cependant que la femelle couve,

La jeune volaille casse la coquille de son oeuf,

Les jeunes animaux naissent, le veau glisse du ventre de sa mère, le poulain de la jument,

Sur la butée en terre ponctuellement paraissent les feuilles vert sobre de la pomme de terre,

Sur la sienne grimpe la tige jaune du maïs, cependant que dans la cour fleurissent les lilas,

L’innocence du feuillage de l’été n’a que mépris pour toutes ces strates de cadavres acides.

Non mais quelle chimie!

Penser que les vents ne sont pas porteur d’infection,

Penser qu’il n’y a pas de tromperie au ressac couleur jade translucide de l’océan qui me caresse de sa poursuite amoureuse,

Penser que je peux sans crainte lui laisser me lécher le corps par toutes ses langues,

Penser qu’il ne menacera pas ma santé de toutes ces fièvres qui ont fait dépôt en lui,

Penser que son hygiène est indéfiniment assurée,

Penser que la gorgée d’eau prise au puits a vraiment bon goût,

Penser que les mûres ont un parfum juteusement sucré,

Penser que les pommes des vergers, les oranges des orangeraies, les melons, le raisin, les pêches, les prunes ne m’empoisonneront pas,

Penser que quand je me couche dans l’herbe je n’attraperai pas de maladie,

Même s’il y a de fortes chances pour que le plus petit brin d’herbe provienne de ce qui fut naguère contagion microbienne.

Puis voici que la Terre me terrorise par son calme sa patience

Tant elle fait naître de choses douces de matières corrompues,

Tant elle tourne innocemment sur son axe immaculé dans le défilé inexorable de ses cadavres infectieux,

Tant elle distille de vents exquis à partir d’infusions de puanteur fétide,

Tant elle renouvelle dans une totale indifférence la somptuaire prodigalité de ses moissons annuelles,

Tant elle offre de matières divines aux humains en échange de tant de déchets qu’elle reçoit d’eux en retour.