Les chimpanzés et les humains tuent-ils par “cruauté”?

C’est un thème extrêmement classique, et l’un des principaux reproches, si ce n’est le grand reproche, fait à LTD : les humains seraient « mauvais », la Nature – si jamais elle existe – « cruelle ».

Nous, nous disons : les gens qui disent cela ne font que refléter la vision du monde de la société actuelle. Vivant dans une société de concurrence, ces gens prétendent que tout est conforme à cela.

Le journal Le Monde vient justement de publier un article typique du genre. Intitulé « Les chimpanzés s’entretuent-ils sous l’influence de l’homme ? », il dit qu’évidemment les humains ne sont pour rien dans les « tueries ».

Le « meurtre » serait normal, ferait partie de la nature humaine, de la nature des chimpanzés ; la nature n’est qu’un affrontement ininterrompu… c’est précisément la vision du monde d’Adolf Hitler et de tous les fachos.

Voici la conclusion de l’article, qui vise ainsi à banaliser la violence, le meurtre, le viol, sous des couverts pseudos scientifiques :

« La conclusion de cette étude a de quoi surprendre, qui nous dit, pour schématiser, que les chimpanzés tuent à peu près pour les mêmes raisons que l’homme. Comme si – sans vouloir faire de la philosophie à la petite semaine – le meurtre faisait partie de leur nature comme il fait, hélas, partie de la nôtre.

Je me rappelle ce que m’avait dit Jane Goodall lorsque, début 2006, j’étais allé la rencontrer chez elle afin de faire son portrait pour Le Monde.

Elle me dépeignait la guerre à laquelle elle avait assisté chez les chimpanzés, à ces mâles patrouillant entre les arbres et massacrant leurs voisins avec une brutalité inouïe. “Tristement, m’avait-elle dit, cela les rendait encore plus humains.”

Les auteurs ont sans doute conscience que leur travail peut choquer à plusieurs titres : pour ce qu’il dit du comportement meurtrier, envisagé comme un résultat naturel de l’évolution, et parce qu’il modifie encore un peu plus la façon dont nous voyons nos plus proches cousins.

Dans l’article d’éclairage qu’elle écrit dans le même numéro de Nature, l’anthropologue américaine Joan Silk (université de l’Arizona) résume parfaitement cela : “La manière dont on perçoit le comportement des primates non-humains, et particulièrement des chimpanzés, est souvent déformée par l’idéologie et l’anthropomorphisme, qui prédisposent à croire que des éléments moralement désirables, comme l’empathie et l’altruisme, sont profondément enracinés dans l’évolution, tandis que les éléments indésirables, tels que la violence en réunion ou les rapports sexuels contraints, ne le sont pas.

Cela reflète une forme naïve de déterminisme biologique. (…) Les données nous disent que, pour les chimpanzés, il y a des circonstances écologiques et démographiques dans lesquelles les bénéfices d’une agression mortelle surpassent les coûts, rien de plus.” »

Tout cela est absolument traditionnel de l’idéologie d’extrême-droite, où la vie n’est qu’une lutte perpétuelle pour la survie, où le plus fort, l’individu le plus adapté survit, aux dépens des autres.

C’est totalement n’importe quoi, et prenons un argument simple pour cela. Les crimes existent dans la société actuelle, mais dans tous les cas il y a une motivation, soit financière, soit la vengeance, etc.

Or, cela signifie que le meurtre n’est pas « naturel » mais le fruit d’une élaboration théorique. D’ailleurs, peu de gens tuent, le meurtre est rare, les gens n’aiment pas tuer et s’il y a des morts, c’est le plus souvent le fruit d’un mauvais coup, un accident.
Les seuls qui tuent de manière banale sont les « tueurs en série », mais il est évident que ces gens ont subi une vie très difficile les ayant perturbé au point qu’il y a des meurtres…

Il n’y a strictement aucune situation où, comme dans le film totalement sordide Orange mécanique, des gens vont pour tuer et violer, juste pour le « fun », juste comme cela… cela n’existe tout simplement pas. Tout est lié à une situation sociale.

Les meurtres entre animaux répondent pareillement à des situations. Et celles-ci évoluent ; il n’y a que des humains anthropocentriques pour s’imaginer que la Nature est statique. D’ailleurs, les humains perturbent la Nature justement et provoquent des troubles aboutissant à des batailles, non pas individuelles, mais collectives.

L’article du Monde parle d’ailleurs de grands singes allant tuer leurs voisins : c’est bien la preuve qu’il ne s’agit pas d’un affrontement individuel, mais d’une logique de groupe. Une logique qui dépasse l’individu.

Mais le fond de la question est là : soit on croit en des « individus » disposant d’une âme, d’un libre-arbitre, de pulsions, etc., soit on sait que les individus sont des animaux répondant à des détermines généraux : ceux de la Nature.

Pour les religions, les humains sont mauvais, portant en eux quelque chose de diabolique, la violence, le mal. Il y a le « choix », et on pourrait faire le choix du « mal » !

Tout cela est absurde : les humains ne sont qu’un aspect de la vie, et la vie appelle la vie, la vie n’est jamais auto-destruction, sinon il n’y aurait eu aucune évolution, aucune progression dans la complexité.

La vision du monde où règne la guerre de chacun contre chacun est contradictoire avec le caractère non statique du monde, avec la complexité toujours plus grande de la Nature, de la vie, des êtres vivants.