“Notre nouvelle économie sera à la fois écologique et très fortement productive”

C’est un document d’importance que vient de publier Les Echos. Il est signé Jean Peyrelevade.

Ce dernier est passé l’École Polytechnique,  Sciences Po et il a été ingénieur en chef de l’aviation civile, avant d’être conseiller du premier ministre Mauroy en 1981. Il a ensuite été président de sociétés liées à l’Etat: Suez (de 1983 à 1986), la Banque Stern (de 1986 à 1988), l’UAP (de 1988 à 1993),  le Crédit lyonnais (de 1993 à 2003). A cela s’ajoute qu’il est administrateur de plusieurs sociétés, dont Bouygues, BG Bonnard & Gardel Holding SA, Saur, etc.

Son avis est ici est très simple: si écologie il doit y avoir, il faut les moyens pour cela. Et comme lui il accepte le capitalisme, alors forcément cela passe par le capitalisme.

On est bien entendu libre de ne pas être du tout de ce point de vue. Mais en tout cas il faut être au même niveau de questionnement. Il ne peut pas y avoir de réformes vagues et diffuses au jour le jour, il faut de grands changements, mais cela est impossible sans stratégie, sans moyens…

L’écologie exige une immense dimension! Et ce qui est ici au sujet d’EELV est vrai: EELV ne vit qu’au jour le jour, sans dimension et ne compte basculer ni dans ce pseudo capitalisme vert, ni dans l’écologie radicale pour le changement total…

La vacuité du jargon écologiste

Pascal Canfin, ancien ministre du Développement dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, oppose dans son dernier livre (1) le social-libéralisme à la social-écologie. Le premier relèverait du passé quand celle-ci annoncerait un avenir meilleur.

Ainsi ces deux termes abscons synthétiseraient-ils le combat qui, à gauche, voit s’affronter les Verts d’un côté, Manuel Valls et sa politique de l’autre. Pascal Canfin étant un homme intelligent, on ne peut croire que ce jargon lui tienne lieu de pensée. Il faut donc essayer de le décrypter.

Social-libéralisme, l’expression n’est pas la plus obscure des deux et l’on ne comprend guère, au premier abord, d’où provient son contenu accusatoire.

Elle implique, pour ceux qui s’en prévaudraient, la reconnaissance de l’économie de marché comme cadre normal de l’activité productive (le libéralisme) et la volonté d’une politique de protection des faibles, de redistribution et de promotion de l’égalité des chances (le social). Il n’y a donc rien de scandaleux à s’affirmer, faute de mieux, « social-libéral ».

L’économique et le social, que demander de plus ? Sauf que le concept, concentré à l’excès sur ces deux seules dimensions, conduit à la caricature et porte en creux une critique trop systématique pour être réellement fondée : le social-libéralisme déboucherait sur l’effacement de l’Etat et l’atrophie de l’action publique.

Les sociaux-libéraux, honte à eux, ignoreraient que l’Etat est l’acteur central de toute politique macroéconomique, bafoueraient la nécessité de la régulation, seraient perméables au lobbying des intérêts privés et, à ce titre, incapables de prendre en compte les nécessités d’un développement durable.

Tout cela, bien entendu, n’a aucun sens : on peut être à la fois un partisan résolu de l’économie de marché et penser que le rôle de l’Etat, régulateur et éclaireur de l’avenir, est incontournable. Tel est mon cas.

L’autre terme, la social-écologie, est dans son immense confusion encore plus révélateur de la pensée de ceux qui en font la promotion.

On aimerait bien que les Verts nous en donnent une définition, pour nous aider à sortir de la perplexité dans laquelle sa lecture nous plonge.

On comprend le souci affirmé de préserver la planète, comme celui de cohésion sociale. Mais que sont devenues l’économie de marché et l’entreprise ?

Disparues corps et biens ? En termes plus précis, qui produit quoi dans ce nouvel univers ? Beaucoup d’écologie et beaucoup de social sans production, cela serait-il possible ?

La réponse est parfaitement régressive. Le nouveau progressisme de Pascal Canfin le conduit à constater que la croissance est derrière nous, donc qu’ « il faut augmenter l’intensité en emplois de l’économie en remplaçant l’énergie et le capital par du travail humain » !

Energie et capital sont ainsi deux valeurs négatives, la première parce que son usage intensif provoque l’accélération du réchauffement climatique.

Certes ! Mais le second ? Le vieux rêve idéologique de disparition des grands moyens privés de production, seul moyen de mettre fin à l’exploitation des salariés, pointe ici son nez où il n’a rien à faire. Au nom d’une préoccupation écologique, mais laquelle ?

Ou au nom de la lutte contre l’accumulation de capital inhérente à toute économie développée ? Vive donc la lampe à huile et la marine à voile ! L’« antiproductivisme » des Verts est fait d’un curieux mélange de considérations écologiques et de rémanences marxisantes.

Là est l’incohérence du propos de Pascal Canfin et de ses amis. Oui, l’effet de serre constitue pour l’espèce humaine une menace mortelle. Oui, il faut protéger les ressources de la planète.

Oui, il faut modifier profondément nos modes de vie et nos modèles de consommation. Mais pour y parvenir, nous avons besoin non pas de moins mais de plus de technologie.

On ne changera pas tous nos processus industriels, notre habitat, nos modes de transport, nos façons de consommer, on ne trouvera pas le moyen d’économiser l’énergie et de stocker l’électricité (ce qui serait une innovation majeure) avec moins mais au contraire avec plus d’investissement.

Davantage de technologie, davantage d’ingénieurs, davantage d’entrepreneurs innovants, davantage d’investissements (de l’ordre de 2 points de PIB de plus, 40 milliards d’euros chaque année) et donc des structures financières visant à orienter une épargne accrue vers ces nouveaux projets ?

Une véritable transition énergétique ne peut s’envisager qu’au sein d’une économie non pas moins mais plus capitalistique, non pas moins mais plus développée dans ses financements.

Et c’est sans doute le meilleur moyen que nous ayons de retrouver la croissance, avec du vrai développement, et durable.

Moins d’énergie, oui, mais plus de capital : là est la clef de notre prospérité future. Notre nouvelle économie sera à la fois écologique et très fortement productive.

Jean Peyrelevade, est économiste et banquier-conseil.

(1) « Imaginons », de Pascal Canfin, Editions Les Petits Matins, 238 pages, 10 euros.