La religion comme opium du peuple

Nous vivons une époque vraiment plus que mauvaise sur le plan des religions. Celles-ci gagnent de plus en plus du terrain en France, et il y a une chose qui est particulièrement visible: les gens qui basculent dans la religion sont comme droguées.

Elles n’ont plus aucun sens critique; celui-ci est tellement anesthésie que les arguments rationnels ne marchent plus. La mauvaise foi triomphe, comme chez les personnes dépendantes aux drogues ou à l’alcool.

En fait, c’est comme un refuge, une manière de s’évader de la réalité, tout en critiquant la réalité comme quoi elle devrait être différente. Difficile de faire mieux que Karl Marx avec sa fameuse expression selon laquelle la religion est un “opium”.

Comment empêcher les gens de tomber dans cette drogue? C’est très difficile, bien sûr, mais il y a une chose qui doit être ici frappante: les gens qui parlent de Dieu parlent toujours en fait des êtres humains…

C’est encore un anthropocentrisme – c’est-à-dire une négation de la Nature -, masqué derrière un discours sur Dieu, qui ne parle en fait pas tant de Dieu (comme la théologie le fait) que des humains parlant de Dieu…

Pour l’Allemagne, la critique de la religion est finie en substance. Or, la critique de la religion est la condition première de toute critique.

L’existence profane de l’erreur est compromise, dès que sa céleste oratio pro aris et focis [« discours pour les autels et les foyers », c’est-à-dire pour Dieu et la patrie] a été réfutée.

L’homme qui, dans la réalité fantastique du ciel où il cherchait un surhomme, n’a trouvé que son propre reflet, ne sera plus tenté de ne trouver que sa propre apparence, le non-homme, là où il cherche et est forcé de chercher sa réalité véritable.

Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : l’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel.

L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, parce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux.

La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification.

C’est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel.

La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle.

La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple.

Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole.

La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l’homme porte la chaîne prosaïque et désolante, mais pour qu’il secoue la chaîne et cueille la fleur vivante.

La critique de la religion désillusionne l’homme, pour qu’il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu’il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. La religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, tant qu’il ne se meut pas autour de lui-même.

L’histoire a donc la mission, une fois que la vie future de la vérité s’est évanouie, d’établir la vérité de la vie présente.

Et la première tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, consiste, une fois démasquée l’image sainte qui représentait la renonciation de l’homme à lui-même, à démasquer cette renonciation sous ses formes profanes.

La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique.