Dix années de La Terre d’abord !

La Terre d’abord ! est né le 5 octobre 2008, il y a dix ans. Il s’agissait alors du dépassement du blog Vegan Revolution, qui proposait des articles explicatifs et de débats sur le véganisme, avec évidemment déjà cette perspective de conflit avec les normes dominantes.

Mais l’apparition de LTD n’était pas un phénomène isolé. Il y a un petit espace de quelques années où le véganisme a conquis un nombre restreint de gens qui décidèrent de diffuser la « bonne parole ». Leurs différences de points de vue étaient très importantes, cependant ils avaient en commun de trouver au minimum comme très limité la manifestation annuelle de la « veggie pride » et son idéologie « végéta*ienne » portées par la mouvance des Cahiers Antispécistes apparus dans les années 1990.

Il était considéré que le véganisme devait être mis en avant, de manière formelle, comme véritable projet moral. Sur le fond, il y avait un certain consensus, bien que en termes de conception et de pratique, la dispersion était inévitable. En effet, personne à l’époque ne savait ce qu’était le véganisme en France. Il n’y avait strictement aucun terrain sur lequel travailler : tout était à faire. Restait à savoir quoi !

Tout fut alors une question d’interprétation des dynamiques possibles. Certains considérèrent par exemple que comme l’association PeTA avait réussi aux États-Unis à avoir une base réelle, un écho médiatique certain : il suffisait donc de former une branche française. C’était là oublier que PeTA était née parallèlement à une vague de l’ALF qu’elle soutenait elle-même et il n’y eut jamais de réel décollage, à part dans les médias féminins.

D’autres, plus courageux, se lancèrent dans le soutien en France aux campagnes anti-vivisection, avec des international campaigns qui profitaient d’une base réelle et très active aux États-Unis et en Angleterre. L’absence d’affirmation culturelle empêcha toutefois une réelle apparition auprès des gens, surtout dans un pays où l’influence de Descartes parvient à légitimer la vivisection dans l’opinion publique.

L’association Droit des animaux avait compris cela et fut à l’époque la structure numériquement la plus forte, au prix d’un large turn-over il est vrai. L’idée était de proposer un cadre militant, avec des tables de presse, des sit-in, des actions dans les supermarchés, la lutte contre la chasse à courre, des vidéos, des rassemblements sans formuler d’exigence en termes d’idées ou de démarche.

L’ensemble resta très parisien pourtant, avec comme conséquence la naissance d’une épicerie végane parisienne donc, et une disparition du jour au lendemain, malgré la tentative d’utiliser des concepts explicatifs (la « mentaphobie, etc.).

Un autre regroupement, exclusivement activiste également, consista en les Furieuses carottes, cherchant à allier anarchisme et défense des animaux, au prix d’une vraie surveillance policière. Il y eut un vrai écho, avec plusieurs groupes locaux, mais l’absence de perspective chez les gens normaux ferma la porte à toute perspective.

Toucher les gens normaux, par une démarche éducative, un véganisme abolitionniste formulé avec clarté, ce fut l’ambition de vegan.fr, qui diffusa les écrits du philosophe américain Gary Francione. Si l’on vivait dans un monde où les gens réfléchissaient posément, avec de vrais débats, cette association l’aurait emporté. Cependant ce n’est pas le cas et comment débattre efficacement, s’il n’y a pas de débat ?

A LTD, on était alors tout à fait conscient de cette absence de terrain pour le véganisme. De par notre patrimoine culturel lié au mouvement vegan straight edge issu du punk et du hardcore, nous savions bien que les immenses obstacles culturels étaient flagrants,que la société française était conservatrice et bornée.

LTD fonctionna donc non pas comme un groupe, mais comme un réseau, passant des idées, impulsant des dynamiques, agissant ici ou là, rappelant des points historiques essentiels, soulignant toujours le nécessaire côté populaire de la cause. C’était une position de désengagement, de repli, impliquant de ne jamais répondre aux très nombreuses demandes des journalistes ou d’universitaires, de ne pas utiliser facebook ou twitter, de mener un travail de fond sans reconnaissance ou visibilité, mais essentiel pour établir une démarche vraiment en rupture.

LTD se fondait sur une contradiction très simple. L’amour pour les animaux, le grand critère chez nous, apparaissait comme à la fois tout à fait partagé, très présent dans le peuple, et absolument pas réalisé par des gens prisonniers de leur vie quotidienne aliénée. Comment résoudre cette contradiction ? C’était là notre préoccupation.

La mise en avant des refuges par LTD était alors quelque chose nous distinguant véritablement des autres structures, à part vegan.fr qui avait également dans sa matrice le fait de se tourner, non pas seulement vers les animaux de ferme condamnés à la mort, mais vers les animaux en général.

Le milieu de la protection animale nous parlait bien plus que les vegans, car la protection animale était composée surtout de gens des milieux populaires, des zones péri-urbaines ou des campagnes, des femmes surtout par ailleurs, s’investissant sincèrement et aimant les animaux, bataillant ferme avec la réalité sordide de l’abandon et de la maltraitance.

Il apparaît d’ailleurs que c’était juste, les vegans que nous n’aimions pas devenant les antispécistes.

Quand Aymeric Caron dit dans son ouvrage Antispécisme – et il le dit au tout début, dès la première ligne  – qu’il n’aime pas les animaux (“Je n’aime pas les animaux”), selon nous tout est dit. Ces gens n’ont rien compris au véganisme qui n’est pas une chose négative, mais une chose positive : l’amour des animaux, de la Nature.

Au-delà d’un sens réel de la compassion, les antispécistes avec leur obsession des animaux de ferme sont des classes moyennes affaiblies par le capitalisme, qui sont en panique et qui reconnaissent leur propre sort dans celui des animaux victimes des grandes fermes-usines du capitalisme moderne. Ce sont des petits-bourgeois.

D’où l’hystérie et l’incapacité de tout débat, l’absence de continuité.

D’où le mépris total pour la vie sauvage et la focalisation obsessionnelle, morbide, sur les fermes-usines.

D’où leur sympathie pour la ZAD, le petit commerce, l’esprit d’entreprise.

D’où leur extériorité au monde de la protection animale, où les gens ne sont pas vegans mais se donnent vraiment pour les animaux.

D’où leur silence complet et absolu sur l’ALF, qui rappelons le à son pic d’activités en Angleterre menait 60 actions par jour environ !

Il ne serait d’ailleurs pas juste de parler des dix années de LTD sans mentionner la figure qui nous a véritablement marqué : Barry Horne. C’était un homme du peuple, qui a compris sur le tard la situation, qui a assumé la rupture, participant en première ligne à la libération animale, décédant finalement dans une grève de la faim à la suite d’une trahison du parti du Labour qui s’était à un moment prétendu contre la vivisection.

Barry Horne a formulé le principe d’une rupture morale entière avec un système criminel. Tout doit être fait pour saper la base de ce système, et non pas simplement pour déranger son fonctionnement. Il faut concevoir sa propre personne comme un élément, un outil du grand processus de bouleversement total qui va avoir lieu à l’échelle mondiale.

C’est inévitable. Soit il y a une révolution complète, soit c’est le grand effondrement et des destructions en série. Il faut assumer et se transformer, se reprendre si l’on s’est perdu en route, et participer en première ligne à la bataille pour la planète !

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