Quelques bâtiments et monuments symboles du rapport de l’humanité avec la nature

Lorsque l’humanité a prétendu être au-dessus ou « au-delà » de la nature, elle a voulu l’affirmer symboliquement. Encore fallait-il que ce symbole ne soit pas « naturel. »

Voilà pourquoi l’Égypte des pharaons a pris comme symbole la pyramide: on ne trouve pas le triangle dans la nature. La pyramide, oeuvre humaine, représente la capacité de l’esprit humain à être immortel.

On remarquera évidemment que le triangle est devenu le symbole de la « raison » et qu’on le retrouve d’ailleurs comme symbole du « grand architecte » c’est-à-dire de Dieu dans l’esprit des Lumières (que l’on retrouve dans la franc-maçonnerie issue des Lumières en France et en Angleterre, sur les billets de banque aux USA, etc.).

Dans cette logique, Gaïa n’existerait alors pas: il y aurait une « intelligence » (Dieu, ou l’humanité) qui lui donnerait un sens. La nature est en fait niée en même temps qu’elle serait « soumise. » On trouvera à la fin de l’article un extrait du philosophe Hegel expliquant cette démarche égyptienne – et ses contradictions.

Mais si l’on traite la question de la domination de la nature et de ses symboles, il faut surtout parler du château de Versailles et de son parc; leur renommée fut et est mondiale.

On retrouve ici le symbole mondial du jardin à la française, du principe de corriger la nature pour y imposer la symétrie, les figures géométriques, l’alignement des arbres, etc.

Tout y est l’expression de la domination sur la nature. On trouve donc bien évidemment des « jardins à la française » ainsi que des bosquets (sorte de petits jardins séparés par des haies).

Mais il y a aussi un potager établi à la place d’un marécage, et un grand canal a été construit (chaque 5 septembre, jour anniversaire de la naissance de Louis XIV, le Soleil se couche dans l’alignement de ce Grand Canal…).

La Pyramide du Louvre (1988-1989) a la même symbolique que les pyramides égyptiennes: elle représente la domination de la « culture » sur la « nature » (ce n’est pas pour rien qu’elle donne accès au musée du Louvre).

Ses matériaux sont aussi représentatifs du « pouvoir » humain: il s’agit de verre et de métal, c’est-à-dire de substances matérielles raffinées par l’activité humaine.

Enfin pour bien montrer qu’il n’y a rien de naturel, la pyramide est composée de 603 losanges et 70 triangles en verre. Et on remarquera qu’il ne s’agit pas de la seule pyramide au Louvre: il y en a quatre autres.

Une se trouve sous le Carrousel du Louvre, et 3 mini-pyramides entourent la pyramide principale bordée de bassins d’eau… triangulaires.

Un autre excellent exemple est « El Transparente » de la cathédrale de Tolède, en Espagne. Cette oeuvre de 1721-1732 est l’une des plus connues du monde artistique, et est considérée comme un chef d’oeuvre de l’art baroque, voire comme la « huitième merveille du monde. »

Le principe est simple: deux trous ont été fait dans le mur de la cathédrale, puis masqués par des peintures et des anges.

Ces ouvertures permettent à la lumière du soleil de se poser quelques minutes par jour sur le tabernacle, la sainte Cène et l’ascension de la Vierge. Ce qui donne une impression de surnaturel, de victoire religieuse sur le monde matériel, naturel.

Impossible également de ne pas parler de la Tour Eiffel. Personne n’y pense, mais ce monument est l’équivalent laïc du Sacré Coeur (qui lui a été construit pour expier les péchés – donc les crimes « matériels » – de la Commune de Paris).

Le style monumental de la Tour Eiffel est là pour symboliser les grands développement techniques et le savoir-faire français; ce n’est pas un hasard si le restaurant gastronomique s’appelle… « Le Jules-Verne » (le site du restaurant, par sa kitcherie musicale, vaut le détour).

Il va de soi que cet esprit de domination se retrouve ailleurs: aux USA par exemple où l’Empire State Building (381 mètres de haut) représente le triomphe de la ville sur les campagnes.

Ou, plus récemment puisque terminé en janvier 2009, à Dubaï où le délirant Burj Dubaï est un gratte-ciel de 818 mètres de haut, représentant lui-aussi la virtuosité technique permise par la finance, elle-même permise par… le pétrole, c’est-à-dire une richesse naturelle.

A l’inverse de la culture de domination, voici quelques exemples contraires, très utiles pour notre réflexion.

La maison Hundertwasser (1983-1985) est un HLM de cinquante appartement de la ville de Vienne en Autriche, réalisée par l’artiste Friedensreich Hundertwasser.

La façade est colorée, à l’extérieur on retrouve de la végétation, tout l’intérieur a été décoré par l’artiste notamment avec des céramiques, les fenêtres sont de différentes tailles etc.

La ville de Barcelone possède elle de nombreux jardins urbains, un processus commencé dans les années 1980. On en trouve au centre-ville, près du parc Güell, mais même les conducteurs de taxi en ont un à côté de l’aéroport!

Il va de soi que l’existence de ces jardins urbains est toujours remise en question, et nécessite une lutte importante.

A Barcelone on trouve donc également le parc Güell, réalisé entre 1900 et 1914 par Antoni Gaudí. Il s’agit d’un parc où la nature rencontre des bâtiments aux formes hallucinées, dans un mélange très réussi et extrêmement apprécié. En fait, la réussite tient à ce que les oeuvres humaines s’intègrent à la nature; cette dernière n’est pas vraiment modifiée ni aménagée.

On notera aussi l’architecture organique du mexicain Javier Senosiain, une tentative récente de faire en sorte que les bâtiments forment un « tout » cohérent.

L’architecture organique vise en effet à mettre en place des bâtiments « cohérents » et allant avec leur environnement; le principe a été développé par l’architecte Frank Lloyd Wright.

Pour finir, voici la citation de Hegel concernant l’Egypte antique. Là aussi, il y a matière à réflexion sur la question de l’identité de l’humanité.

« C’est ainsi que dans l’art symbolique, l’esprit est submergé par l’étrangeté pour lui du monde matériel, qui lui apparaît alors comme un labyrinthe infini et inextricable, à l’image de la jungle non encore défrichée par la civilisation, arborescence végétale chaotique et illimitée qui semble échapper à toute loi : tel est l’art indien, qui exprime le renoncement de l’esprit dépassé par l’inaliénable étrangeté du monde matériel dans lequel il se trouve plongé.

Ou bien, à l’inverse,  l’esprit nie le monde en son altérité, et soumet la matière à des représentations symboliques qui ne peuvent être enfantées que par la pensée, et non rencontrées dans la nature : tel est l’art égyptien, créateur d’une architecture épurée, se limitant aux formes les plus simples de la géométrie, le cube du mastaba, le parallélépipède du temple ou la pyramide de la tombe pharaonique.

Pourtant, en niant la nature en son immédiate naturalité, l’esprit s’interdit de se connaître lui-même, puisque c’est seulement par l’affrontement du spirituel et du non spirituel que l’esprit peut parvenir à la connaissance de lui-même, c’est-à-dire à sa réalisation effective dans le monde.

Le sphinx égyptien est alors l’image de l’énigme que l’esprit encore abstrait est nécessairement pour lui-même, le mystère d’une infinité subjective qui fait éternellement face au mystère tout aussi impénétrable de l’existence objective du monde matériel. »

[Pour résumer: la culture indienne a inventé le Nirvana pour fuir ce monde où la nature la dépassait. La culture égyptienne a elle prétendu être au-delà de la nature, d’où la symbolique de la pyramide.

Mais les gens en Egypte n’étaient pas au-delà de la nature, étant des êtres vivants. D’où l’image du sphinx égyptien, être mi-homme mi-animal se posant la question de son identité.

L’extrait provient des Leçons d’esthétique.]