Heidegger: une prétendue critique de la technique qui n’a rien d’écologiste

En France, les anti-écolos ont réussi à mettre au point un stratagème impitoyable. Ils présentent le philosophe allemand Martin Heidegger comme un grand critique de la « technique », afin d’en faire un « précurseur » de l’écologie.

Heidegger ayant fait partie des institutions de l’Allemagne nazie, ce stratagème permet de disqualifier l’écologie, selon l’équation : écolo = nazi. Il y a ici un véritable fonds de commerce, avec une énorme littérature, dont celle de son chef de file actuel : Luc Ferry, ancien ministre de l’éducation nationale (avec son ouvrage Le Nouvel Ordre écologique).

Ce thème est quasi systématiquement abordé en classe de terminale, en philosophie: on peut s’imaginer de l’impact anti-écologique et anti-vegan.

Non seulement Heidegger n’est pas du tout un précurseur de l’écologie, mais en fait il n’est même pas un critique de la technique…

Comme il le dit lui-même, lors d’une émission à la télévision allemande ZDF en 1969 : « Au préalable il faut dire que je ne suis pas contre la technique. Je ne me suis jamais prononcé contre la technique, et pas non plus comme le prétendu aspect démoniaque de la technique ; en fait, j’essaie de comprendre l’essence de la technique. »

D’où le fait que, que ce soit dans les cours de philosophie en terminale ou bien dans les articles « philos », la prétendue critique de la technique par Heidegger n’existe toujours qu’en seconde main. Son explication à lui n’est jamais mise en avant, et pour cause !

Le point de vue de Heidegger est en effet très différent de ce que les anti-écolos disent de lui. Les anti-écolos, mais également les mystiques délirants qui pour le coup sont favorables à la prétendue « critique » de Heidegger… Les deux courants se nourrissant l’un l’autre !

Les anti-écolos, et les mystiques, disent donc que selon Heidegger, la technique devient une fin en soi. Ce n’est plus l’être humain qui domine la technique, c’est la technique qui domine l’être humain. Tout est subordonné à la technique ; la technique est devenue indépendante.

En France, on présente ainsi Heidegger comme quelqu’un regrettant que la nature perde toute valeur en raison de la domination de la technique, et il serait par conséquent un précurseur de l’écologie.

Mais que dit vraiment Heidegger ? S’il s’est senti obligé de rappeler qu’il n’est pas contre la technique, ce n’est pas pour rien.

Car Heidegger considère que la philosophie est une sorte de poésie mystique capable de « transcender » le réel. Il n’est pas « contre la technique », en réalité il rejette toute science, au nom de la métaphysique.

Il dit ainsi : « La philosophie cherche un savoir qui est antérieur à toute science et pousse au-delà de toute science, elle cherche un savoir qui n’est pas nécessairement assujetti aux sciences » (La logique comme question en quête de la pleine essence du langage).

Si Heidegger se méfie de la « technique », il se méfie donc tout autant du langage, c’est-à-dire de tout ce qui n’est pas « l’être. » Voilà pourquoi il apprécie la poésie de type « mystique » ou délirante : pour lui elle va plus loin que la science.

Mais Heidegger ne s’intéresse pas à la nature : il s’intéresse seulement à l’être humain, l’être humain qui se transcende, comme dans les films pro-nazis de Leni Rifenstahl : « Le triomphe de la volonté » et « Les dieux du stade. »

Dans ce schéma, il n’y a pas de place pour les animaux et pour la Terre, qui n’ont certainement pas une valeur en soi.

Heidegger le dit de manière explicite :

« Quand un chien périt ou qu’une chatte met bas, ce n’est pas là de l ‘histoire ; à la rigueur ce qui peut arriver est qu’une vieille tante en fasse toute une histoire (…).

Nous avons restreint l’histoire à l’être de l’homme. Mais de l’étant non-humain, comme par exemple l’avion du Führer que nous avons mentionné, peut lui aussi devenir historique, en entrant dans l’histoire d’une manière spécifique et qui constitue une manière particulière d’advenir.

Avec cette restriction, nous déterminons l’histoire comme être de l’homme et rejetons les expressions d’ « histoire des animaux » et d’ « histoire de la Terre » comme ne disant rien. L’histoire est un caractère distinctif de l’être de l’homme » (La logique comme question en quête de la pleine essence du langage).

Il va de soi que ces propos sont à l’opposé total d’une vision de Gaïa comme lieu de l’histoire de la vie. Pour Heidegger, la Terre n’existe que de manière mécanique, et les animaux seulement de manière instinctive.

Seul l’être humain décide, et il est donc supérieur. Sa supériorité résidant dans le « choix », voilà pourquoi Heidegger a soutenu le nazisme, le culte de la volonté de dominer, le principe de « la force par la joie », etc.

Et voilà aussi pourquoi il se méfie de la technique : celle-ci risque de nuire à l’esprit de domination. Ce qui fait que Heidegger préfère les poètes et les artisans des époques passées, car le fait de « dominer » en faisant quelque chose de choisi était plus “clair” (et donc plus “facile” pour l’esprit conquérant).