La Terre pourra-t-elle nourrir tous ses habitants en 2050 ?

« La Terre pourra-t-elle nourrir tous ses habitants en 2050 ? » : voilà le titre racoleur d’un article du Figaro écrit par un membre de l’Académie des sciences. Racoleur parce qu’il s’agit de faire peur, de prétendre qu’on ne peut pas organiser, planifier, que forcément il y aura la famine, la guerre, etc. Bien entendu c’est une possibilité, mais les moyens de conjurer la catastrophe existent… A condition de s’en donner les moyens.

Et donc de ne pas simplement « constater », comme le fait en l’occurrence cet article sur l’alimentation de l’humanité, écrit par un… spécialiste de l’eau.

C’est très intéressant: il y a les faits, les rappeler est toujours bien. Et il y a les limites des gens qui ne comprennent pas la dimension du problème et tout ce qu’il faut changer; pour eux, tout ne peut que continuer « comme avant »…

Tous les mois dans «Le Figaro», des membres de l’Académie des sciences répondent aux grandes questions de l’actualité scientifique. Ce mois-ci, Guislain de Marsily, géologue, membre de l’Académie des sciences.

La population de la Terre vient de dépasser 7 milliards d’habitants et notre planète devrait en compter plus de 9 en 2050. Les famines vont-elles réguler la démographie, comme l’avait prédit Malthus dès le XVIIIe siècle, sachant qu’actuellement 1 milliard d’êtres humains ne mangent déjà pas à leur faim?

Si elle était bien répartie, la production agricole mondiale pourrait fournir aujourd’hui, à chaque Terrien, un régime équilibré de 3000 kilocalories (kcal) par jour, dont 500 d’origine animale (viande, œufs, laitages, poisson). Or ce n’est pas le cas: les pays développés (PD) sont à 3400 kcal (dont 940 de denrées animales), les pays en transition (Chine, Inde…) à 2900 (670) et les pays en développement (PED) à 2700 (340) ; les extrêmes allant de moins de 2000 à plus de 4 000 kcal.

Pour ne rien arranger, les habitudes alimentaires se modifient rapidement, en particulier dans les pays en transition, avec une augmentation de la part carnée. Or, pour produire 1 kcal de viande, il faut environ 3,5 kcal végétales, principalement sous forme de grains. L’humanité souffre aussi d’une «épidémie» d’obésité. En 2005, 1,3 milliard de personnes étaient en surpoids, dont 800 millions dans les PED ; au rythme actuel, elles seront 3,3 milliards en 2030, dont 80 % dans les PED, avec des conséquences sanitaires graves: diabète, maladies cardio-vasculaires… La cause en est connue: excès d’huiles végétales, de sucre, de produits carnés et de confiseries. Dernière donnée clé: environ 30 % de la nourriture produite sont gaspillés, que ce soit par les consommateurs dans les PD (assiettes trop pleines ou nourriture jetée car ayant dépassé la date de péremption) ou du fait des pertes à la récolte et des mauvaises conditions de stockage dans les PED.

Réduire le gaspillage

En 2050, pour nourrir convenablement tout le monde, la production agricole végétale devra être multipliée par 1,85 avec les tendances actuelles, compte tenu de l’évolution démographique et des habitudes alimentaires. Un tel défi va demander de très gros efforts. Mais plusieurs études récentes* montrent qu’il est possible de le relever. Pour cela, il faudra simultanément: réduire le gaspillage, en sensibilisant les populations à la valeur de la nourriture ; diminuer la consommation de produits animaux, de sucre, de graisses… ; augmenter les rendements agricoles tout en réduisant, quand c’est souhaitable, les intrants (engrais, phytosanitaires) pour réduire la pression sur l’environnement, par une agriculture dite «écologiquement intensive». Il est cependant exclu de pouvoir nourrir la planète avec une agriculture exclusivement «bio» non intensive.

Accroître les surfaces agricoles

Ce n’est pas tout: les surfaces irriguées doivent augmenter. En 1980, année record, 800 barrages ont été édifiés dans le monde, ce qui permet d’irriguer aujourd’hui près de 300 millions d’hectares (ha). Mais le rythme de construction des barrages n’est plus que de 20 par an.

Enfin, il faudra accroître les surfaces agricoles, c’est-à-dire défricher la forêt ou la savane. C’est là que le bât blesse! Sur les 13,6 milliards d’hectares de terres émergées que compte notre planète, seuls 4 milliards sont cultivables, dont 40 % le sont réellement aujourd’hui. Si l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient exploitent 90 % de leurs sols arables, l’Asie 80 %, les pays de l’OCDE et l’ex-URSS ne mettent en valeur que la moitié de leur potentiel. En Afrique subsaharienne et en Amérique du Sud, cette proportion n’est que de 20 %. Mais le déboisement, en particulier en zone tropicale, libère des terres difficiles à cultiver et réduit la part des espaces naturels.

Le risque de famines simultanées »

Si l’on se résume, il est prioritaire de réduire la croissance démographique, la consommation, le gaspillage. Il faut également chercher à augmenter les rendements, à développer l’agriculture irriguée, tout en réduisant la déforestation. Notons que produire des biocarburants sur des terres fertiles se fera au détriment de la satisfaction des besoins alimentaires humains et de la biodiversité.

Enfin, de très nombreux pays ne pourront plus atteindre l’autosuffisance alimentaire. C’est déjà le cas des pays de la zone aride (Afrique du Nord et Moyen-Orient) et, ce sera le cas, demain, de très nombreuses régions, principalement en Asie. À l’inverse, d’autres seront les «greniers à blé» de la planète (OCDE, ex-URSS, Amérique du Sud). Le commerce international et le transport de nourriture vont donc croître inexorablement. Conscients de leur manque de surfaces arables, nombre de pays achètent d’ores et déjà des terres en Afrique ou en Amérique du Sud, au risque de conflits en cas de disette planétaire. Car la Terre n’est pas à l’abri de famines simultanées sur plusieurs continents, en cas d’événements climatiques extrêmes. Cela se produit en moyenne deux fois par siècle et les stocks alimentaires mondiaux sont au plus bas: de l’ordre de deux mois de consommation…

*Rapport Agrimonde, Inra-Cirad, Éditions Quae, 2010 ; Rapport Science et technologie, no 32 de l’Académie des sciences, Démographie, climat et alimentation mondiale, EDP Sciences, Paris, 2011.

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